• 1976: belles surprises

    1976, c’était la première année de guerre sans arrêt, de janvier à décembre. Une année terrible et pourtant remplie de belles surprises, un tas de cadeaux du Bon Dieu qui est capable de transformer le mal en bien, de nous donner la paix au delà de tout.

    Lorsque l’année a commencé, Guido et Pierre avaient déjà rejoint le Liban à partir de Chypre et ils avaient retrouvé Joseph qui n’avait pas pu quitter le Liban, faute d’avoir un passeport valide. Rino et moi, ainsi que les focolarines, nous étions encore en attente à Loppiano en Italie. Nos responsables ne tenaient pas à nous envoyer de nouveau au Liban tant que la situation continuait à être si dangereuse. Nous étions bien traités et accueillis à Loppiano, c’était une expérience très forte, mais nous ressentions un peu de jalousie envers Guido et Pierre qui avaient eu la permission de retourner.

    Un soir de début janvier, où il faisait très froid, ce froid humide qui vous rentre sous la peau, j’étais au lit avec la grippe et une forte fièvre. Rino vient tout à coup me voir dans ma « casetta », cette petite maison préfabriquée où nous vivions à sept (un portugais, Antonio, qui allait devenir 33 ans plus tard notre conseiller pour le Moyen Orient, un hollandais, un brésilien, un italien et deux thaïlandais) : « Roland, Oreste  vient de téléphoner de Rome ; Guido les a contactés, il dit que ton école à Beyrouth a rouvert ses portes, ils t’attendent. » Quelle joie ! Seulement que Maras, le responsable de Loppiano, qui est aussi médecin, refuse de me laisser partir avec cette fièvre. Au fond c’est gentil de sa part, mais ce n’est pas lui notre responsable : un peu têtus, nous décidons quand même que je parte. On me bourre de médicaments, on m’emmène en pleine nuit à la gare de Florence et de là le train pour Rome. A l’aéroport je retrouve Toufic et Walid, deux de nos « Gen » libanais venus participer à un congrès de nos jeunes au Centre Mariapoli près de Rome. Quelle joie d’être ensemble pour ce voyage. Le choc allait être si fort que j’arrivai à Beyrouth guéri ; la fièvre avait disparu comme par miracle.

    Mais, à l’aéroport une mauvaise surprise : on nous annonce que le passage entre Beyrouth ouest (où se trouve l’aéroport) et Beyrouth est (où nous habitons ainsi qu’une grande partie de la communauté du Mouvement) est complètement fermé. Heureusement, Walid habite à Beyrouth ouest, nous pouvons aller dormir chez lui. Combien de fois pendant la guerre nous allions dormir les uns chez les autres, chaque fois que le danger était trop grand et qu’il était difficile de rentrer chez soi. L’hospitalité, déjà très belle en temps normal au Liban, allait faire encore un pas de plus, de manière vraiment émouvante. Ces parents de nos jeunes, qui parfois nous connaissaient à peine, comprenaient bien la situation et nous accueillaient à bras ouverts.

    C’est seulement le troisième jour qu’on nous avertit que quelques taxis ont pu franchir le passage. Toufic et moi allons essayer nous aussi. Nous montons dans un taxi-service et en route pour le fameux passage du Musée. Au barrage qui précède le Musée, on nous arrête évidemment pour contrôler les identités. Il faut dire qu’au début de la guerre il n’y avait que très peu de danger pour les étrangers, ils étaient encore respectés. Cela durera jusqu’au début des années 80 où les miliciens ont commencé à vouloir se venger des interventions étrangères et à kidnapper ou tuer des étrangers pour cela. Je n’avais donc pas peur pour moi, mais un peu pour Toufic.

    Et de fait, voilà qu’un des miliciens armés lit son passeport : « Toufic Makhoul, chrétien maronite d’Achrafieh ! Viens avec moi ! » J’essaye de m’interposer en disant que je suis responsable de ce jeune, mais que faire devant des hommes armés ? Je dis deux mots à Toufic pour l’encourager, mais lui comprend que c’est la fin. Et en effet, le milicien l’emmène vers le fameux pont de Barbir, connu pour être un lieu d’exécutions sommaires. Il ne reste plus qu’à prier... Des instants interminables. Tous les passagers du service et les autres miliciens sommes là debout, comme paralysés, en attendant de voir ce qui va se passer. Et puis, tout à coup, alors que Toufic et le jeune milicien se sont déjà éloignés de plus d’une centaine de mètres, on les voit s’arrêter et Toufic revient tout seul vers nous. Un autre milicien du barrage me dit alors : « Il a de la chance, ton ami ! » Parce qu’hier on a tué le frère du jeune qui avait emmené Toufic. Qui l’avait tué ? On ne le saura jamais : une balle anonyme tirée du quartier chrétien d’Achrafieh. Et ce jeune s’était mis dans la tête qu’il tuerait le lendemain le premier maronite d’Achrafieh qui lui tomberait sous la main, pour venger la mort de son frère.

    Seulement que Toufic avait eu la grâce de Dieu de rester calme, d’oser dire même quelques paroles paisibles pour demander tranquillement à ce milicien si ce n’était pas triste que le peuple libanais en soit arrivé à cette situation terrible. Et ce jeune homme armé qui avait décidé de le tuer a dû avoir honte, tout à coup, de tuer de sang froid un jeune comme lui qui était si sympathique et qui n’avait rien contre lui. Il l’avait donc laissé partir. Il lui avait seulement pris sa montre, comme pour dire qu’il avait quand même fait quelque chose contre lui : mais qu’est-ce qu’une montre par rapport à la valeur d’une vie humaine ? On peut dire que la vie de l’Evangile, en mettant en Toufic cet amour spontané du prochain quel qu’il soit, lui avait sauvé la vie. Toufic ne l’oubliera évidemment jamais. Quelques semaines après, alors qu’il avait raconté son aventure un peu extraordinaire lors d’une rencontre des adhérents du Mouvement, à Achrafieh justement, une des personnes présentes, émue par son témoignage, lui avait fait le cadeau d’une montre qu’elle avait en plus : la providence lui avait sauvé la vie et même fait retrouver une montre ! Quelques années plus tard, il décidera lui aussi de consacrer sa vie à Dieu dans le focolare et, depuis de nombreuses années, il fait partie d’une de nos communautés du Canada.

    Nos aventures n’en étaient en tous cas qu’à leur début, mais comment aurions-nous pu le savoir ? A peine arrivé au focolare d’Achrafieh, je retrouvai Pierre : quelle joie de se revoir dans de pareilles circonstances ! Et quelle joie de retrouver tous nos amis, nos familles, nos jeunes après ces trois mois d’absence ! La joie allait prendre d’ailleurs une dimension extraordinaire au cours de ces années. Car, si l’on est toujours heureux de retrouver quelqu’un qu’on aime après une période d’absence plus ou moins longue, on peut imaginer ce que cela veut dire lorsqu’on a failli ne plus jamais se revoir, parce que l’un d’entre nous a risqué bel et bien de mourir ! Le problème, c’est que Pierre était tout seul au focolare, car Guido et Joseph étaient réfugiés à la montagne et c’était devenu dangereux de s’y rendre : Achrafieh était encerclée de tous les côtés. (En fait Pierre était resté à Beyrouth pour pouvoir aller chaque matin à son travail sans trop de risques.) Mais lorsqu’au lendemain de mon arrivée je me suis présenté le matin au Collège Saint Grégoire, quelle n’a pas été la stupéfaction de notre directeur, le Père Kéchichian, Père Jésuite arménien d’une grande bonté : « Mais alors, tu arrives de Rome ? Mais ce n’est pas possible ! Tu sais que les élèves et les professeurs du quartier arménien de Bourj Hammoud (situé à un km de là) ne viennent même plus en classe, tellement la route entre les deux quartiers est devenue dangereuse ! » L’école était bien ouverte, mais je n’avais que 4 ou 5 élèves par classe !

    Comme j’ai appris tout de même à ne pas me décourager dès le premier obstacle, je me suis renseigné, j’ai trouvé une religieuse de nos amies, Soeur Simone, des Soeurs des Saints Coeurs, une personne très généreuse, toujours au service de tout le monde, qui voulait aussi absolument arriver à la montagne. Nous nous sommes mis d’accord et nous avons essayé de passer avec la voiture du focolare, mais les miliciens phalangistes de notre quartier ne nous ont pas laissés partir, c’était trop dangereux. C’est que pour sortir de chez nous il fallait franchir un petit pont qui passait au-dessus du fleuve de Beyrouth (un petit fleuve qui a peut-être 15 m de large en hiver, à la saison des pluies, et 3 m en été pendant la période sèche) et ce pont était à découvert, comme une cible facile pour les combattants palestiniens qui avaient une poche de résistance toute proche. Nous sommes revenus le lendemain, nous avons attendu avec quelques autres voitures : quelqu’un avait réussi à passer le matin dans l’autre sens mais on leur avait tiré dessus. Je me rappelle qu’un des chauffeurs avait sur la tête une de ces casques de guerre comme ceux qu’on voit dans les films sur la seconde guerre mondiale. Moi, je n’avais évidemment pas de casque pour me protéger. Finalement, après une demi-heure d’attente, on nous donne le feu vert. Nous sommes passés, mais je crois que je tremblais et j’étais tout pâle. Et, là encore, quelle émotion de retrouver finalement Guido et Joseph, Janine et Souad et toutes nos familles de la montagne ou ceux de Beyrouth qui avaient fui déjà le danger de la ville.

    Peu à peu, en deux ou trois mois, les deux focolares allaient revenir au complet. Au focolare féminin, à Aletta, Agape, Zena, Miriam et Amy venait même s’ajouter Elisabeth Martenne, française, dont le travail d’infirmière allait être précieux. Et c’est là que notre communauté a pris un nouveau départ. Combien de gens nous ont connus durant cette période, étonnés de voir la solidarité, l’amour qui régnait entre nous et la paix relative au milieu du désastre de la guerre ! Guy et Micheline Malhamé nous avaient à peine connus quelques mois plus tôt dans des conditions bien spéciales. Guy était le responsable au niveau national de toute la coordination du travail de la Croix Rouge Libanaise sur le terrain : on peut imaginer ce que cela veut dire en temps de guerre, avec des interventions à mener à toutes les heures du jour et de la nuit, souvent sous le feu des combattants qui ne respectaient même plus les secouristes (un certain nombre d’entre eux sont morts d’ailleurs pendant la guerre comme de véritables martyrs). Guy et Micheline venaient à peine de se marier et ils décident d’habiter et de dormir avec d’autres secouristes, chrétiens et musulmans, sur des matelas par terre dans une grande salle du Centre de la Croix Rouge, une vingtaine de jeunes dans la même salle, pour être toujours prêts à partir en mission : quelle belle intimité pour des jeunes mariés ! Et comme Michel Boustany, un de nos « Gen » faisait justement partie de ce groupe, c’est en allant rendre visite à Michel que nous avons connu Guy et Micheline qui ont très vite été touchés par notre idéal. Un jour ils apprennent que leur maison a été complètement incendiée : il ne leur reste que leur voiture et quelques affaires. C’est un choc terrible. Michel leur propose de prendre quelques semaines de vacances et d’aller en voiture en Italie connaître la petite cité de Loppiano. Guy et Micheline en retournent complètement conquis et s’ouvre pour eux et pour nous une page importante de notre histoire commune. Mais il y a aussi Christian, le frère de Micheline, également secouriste, qui va perdre sa voiture incendiée, et Arlette leur sœur, engagée au service des handicapés de guerre. Car il y a les blessés à ramasser sur le terrain de bataille, mais ensuite il y a les handicapés, provisoires pour certains, et à vie pour la plupart, dont il faut s’occuper nuit et jour. Arlette est une fille très sportive, championne de basket. Elle n’hésite pas à faire des folies pour aider et soigner ces handicapés : porter toute seule dans des escaliers un jeune assis sur sa chaise roulante. Elle va d’ailleurs y perdre une partie de sa santé en s’abîmant complètement la colonne vertébrale. Mais lorsqu’on est jeune et devant tellement de détresse on ne calcule pas trop.

     C’est aussi dans ces centres pour handicapés que nous faisons la connaissance de gens extraordinaires comme Costa qui avait perdu ses deux jambes sectionnées par un train pendant sa jeunesse, mais qui s’était tout de même marié avec Claire, une jeune fille française très généreuse : quelle joie de connaître cette famille spéciale avec Costa, Claire et leurs enfants ! Costa conduisait sa voiture, allait à son travail et se préoccupait de tout le monde. C’est là que nous avons connu aussi son frère Vango, aiguilleur du ciel, qui risquait sa vie chaque jour sur la route de l’aéroport pour aller à son travail et sa femme Hélène et leurs trois enfants. Et puis il y avait Charles, un véritable miracle ambulant. Charles avait été atteint d’une balle dans la colonne vertébrale aux premiers jours de bataille : il défendait son quartier. Le voilà paraplégique pour toute la vie sur une chaise roulante. Là aussi l’aventure hors norme de son amour avec Marie-Thérèse : une nouvelle famille est fondée qui leur donnera Yoanna et Marc et une vie au service des autres qui dure encore, même si Charles nous aide maintenant du ciel : son corps épuisé a fini par lâcher il y a trois ans, mais quel témoignage il va donner toute sa vie que Dieu peut vraiment transformer une tragédie en un trésor !

    Un des problèmes de l’époque c’était le climat de violence qui se répandait partout. Les jeunes de tous les quartiers se retrouvaient presque de force avec des armes en main, soi-disant pour défendre leur immeuble ou leur rue, mais on les envoyait aussi en mission sous les ordres ne n’importe quel chef de milice de quartier, sans discipline, avec souvent des idées de vengeance. On assassinait pour un rien, simplement en lisant le nom sur la carte d’identité : chrétien, musulman, palestinien, habitant de telle région ou de tel quartier, cela suffisait pour être kidnappé ou tué. Les jeunes du Mouvement, comme une grande majorité de jeunes, au moins au début, n’étaient pas d’accord avec cette violence. Mais refuser de prendre les armes était considéré comme de la lâcheté. C’est pour cela que beaucoup des nôtres se sont engagés dans la Croix Rouge et dans les hôpitaux pour aider, comme Roula Najjar. Un certain nombre ont décidé de se lancer aussi dans la médecine ou des métiers du même domaine : Paulette, Saïd, Katia, Freddy (en pharmacie). Et c’est dans ces milieux-là que nous avons connu aussi beaucoup de jeunes formidables qui refusaient eux aussi cette chaîne de mort, comme Béchara Ziadé.

    Rino s’était même engagé avec la Croix Rouge internationale avec Toufic, Adel et Joe Chehade. On les envoyait dans des missions difficiles, rechercher par exemple des personnes disparues. Souvent les communications n’étaient plus possibles d’une région à l’autre. Il y avait parfois des situations émouvantes, comme cette fois où Rino qui portait le message d’un parent à une personne âgée a vu cette personne presque s’évanouir devant lui, car elle croyait que son parent était mort. Un des avantages de cette mission est que Rino avait toujours des bons d’essence qu’il pouvait partager avec le focolare, car l’essence était de plus en plus rare et nous en avions tellement besoin pour aller aider ou dépanner nos amis un peu partout.

    Il est difficile d’expliquer ce climat de guerre perpétuelle qui vous atteint à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Robert et Nelly avaient un appartement à la montagne plus sûr qu’en ville. Et c’est là pourtant que les éclats d’un obus tombé dans leur jardin a blessé deux de leurs enfants. Des blessures heureusement superficielles qui allaient vite guérir, mais c’est toujours un grand moment d’angoisse, avec les traumatismes que cela peut entraîner pour la suite. Des gens leur disaient : « Vous devez vous venger ! » Se venger cela voulait dire demander à des miliciens de bombarder le quartier d’où provenait l’obus. Et Robert de répondre : « Envoyer un obus pour blesser ou tuer des enfants innocents qui n’ont rien à voir avec tout ça comme nos enfants ? Jamais ! » Combien de témoignages de paix à contre courant nous avons pu souvent donner avec beaucoup de nos amis !

    Mais Janine a invité tout de suite Robert et Nelly à se réfugier à l’IRAP qui était dans une zone plus sûre. Leur école pour enfants sourds allait devenir un véritable centre pour réfugiés de toutes sortes où on se retrouvait souvent pour échanger, se reposer. Guido y disait souvent la messe dans la petite chapelle aménagée de manière très belle à la place d’une ancienne étable. Une oasis au milieu de la violence.

    Et la bataille, ou les batailles faisaient de plus en plus rage. Les phalangistes de nos quartiers avaient décidé de déloger définitivement toute présence palestinienne de la région. Il y avait un camp palestinien à Tell Zaatar avec des centaines ou même plus de familles palestiniennes avec femmes et enfants. Ils se sont mis à les encercler et à les bombarder de tous les côtés. Sous les fenêtres de notre focolare de Beyrouth il y avait souvent un camion qui venait placer un canon pour tirer sur le camp avec des jeunes autour du camion qui criaient comme pour un match de football chaque fois que l’obus atteignait son but : mais ce n’était pas du sport, cela voulait dire des morts et des blessés. C’était une atmosphère insoutenable avec des détails que je n’ose même plus écrire dans ces souvenirs pour ne pas trop choquer. Guy, avec sa responsabilité à la Croix Rouge, avait finalement pu obtenir un cessez le feu pour évacuer les survivants du camp. Avec Christian et quelques autres secouristes, ils ont pu organiser un convoi avec des ambulances et des camions. On a même tiré sur les ambulances, mais, au péril de leur vie, ils ont pu sauver des centaines de personnes. Janine et Souad allaient d’ailleurs adopter six enfants palestiniens en bas âge, trois garçons et trois filles, qui avaient vu leurs parents tués devant eux et qui allaient faire partie de la communauté de l’IRAP au moins jusqu’à ce qu’ils puissent se débrouiller dans la vie, se marier et trouver un travail : jusqu’à maintenant l’IRAP est leur famille.

    Avec tout cela nous avons eu les premiers morts parmi nos amis. Le Père Loutfallah, un vieux religieux antonin qui aimait beaucoup participer à nos rencontres. Deux jeunes de Zahlé Elias et Steve avec lesquels nous avions passé tellement de beaux moments ensemble : Elias atteint par une balle perdue sur son balcon. En peu de temps, Saïd a eu la nouvelle de la mort de sa grand-mère, victime elle aussi de la guerre, et de son frère tué par un franc-tireur en traversant une rue, avec un autre de ses frères à côté de lui qui n’a rien pu faire pour le sauver. Et là encore quel témoignage lorsque Saïd, au moment de la messe pour son frère, disait qu’il fallait prier aussi pour le franc-tireur !

    La vie s’organisait au milieu de tout ça, autant que c’était possible. On allait au travail, au moins le matin, car les batailles se déchainaient en général de trois ou quatre heures de l’après-midi jusqu’à quatre heures du matin, comme avec un accord tacite pour laisser un semblant de vie normale et pour permettre aux gens de circuler un peu pour se ravitailler. On ne dormait évidemment pas beaucoup la nuit. En une nuit il pouvait tomber des centaines d’obus sur Achrafieh. Si le risque était trop grand on mettait un matelas par terre et on dormait dans un couloir, un peu loin des fenêtres.

    L’eau avait commencé à manquer. Elle arrivait une fois ou deux par semaine pour peu de temps. On laissait les robinets ouverts la nuit pour être réveillés par le bruit de l’eau et, en quelques minutes, avec un tuyau, on devait remplir tout ce qu’on pouvait de marmites, seaux, récipients de toutes sortes, wc et baignoire. Puis on allait se recoucher. L’électricité manquait très souvent. La première fois qu’elle nous a lâchés pour de bon et que nous avons compris qu’elle ne reviendrait plus, nous avons vidé tous nos freezers et fait avec les voisins de l’immeuble un grand partage de toutes nos réserves de viande ou aliments divers. Pendant deux jours nous avons mangé de la viande, matin, midi et soir, pour ne pas devoir la jeter avec la chaleur et l’humidité de l’été à Beyrouth. Les coupures d’électricité, cela voulait dire aussi rester tout à coup enfermés pour un long moment dans un ascenseur, jusqu’à ce quelqu’un vous entende et vienne vous délivrer, ou bien monter des étages d’escaliers avec des seaux d’eau potable ramenés d’une source proche : nos dos en ont certainement pas mal souffert. On ne trouvait pas facilement de pain non plus, il fallait faire, dans la rue, des queues interminables et attendre patiemment son tour pendant une demi-heure ou plus. Une fois, Nadima, une de nos jeunes qui voulait m’aider et aider le focolare, m’a appelé à passer devant et j’ai eu mon pain presque tout de suite : elle avait dit au boulanger que j’étais un mercenaire français qui combattait avec les miliciens du quartier. Je n’étais évidemment pas fier et je n’ai pas recommencé.

    Et pourtant notre vie avait encore des aspects qui faisaient croire que tout était normal. L’école ouvrait tous les jours, lorsqu’il n’y avait pas une grosse bataille. Simplement on faisait un horaire continu jusqu’à 2 heures de l’après-midi et tout le monde courait à la maison. Et combien de beaux souvenirs à l’école ! C’est là d’ailleurs que logeait le Père Kolvenbach, supérieur régional des Jésuites, avec lequel j’étais invité parfois à prendre mon repas de midi. Un homme exceptionnel qui allait devenir en 1983 le supérieur général de tous les Jésuites du monde entier. Il était hollandais, connaissait environ 15 langues, et mêlait sa culture encyclopédique à une grande spiritualité et une extraordinaire simplicité. Après avoir assumé cette charge délicate pendant 25 ans, le Père Kolvenbach  a d’ailleurs présenté sa démission en 2008 et il a demandé à revenir comme un simple Jésuite dans un couvent de Beyrouth, où il vit jusqu’à maintenant.

    Autres aspects normaux : nous continuions à nous entraîner à jouer de la musique et à chanter avec notre petit orchestre. Les répétitions se passaient souvent chez les Chehade à Kahalé. Et nous étions prêts à animer les rencontres du Mouvement que nous faisions encore le plus régulièrement possible, avec toujours beaucoup de vie et de partage. Je m’étais mis aussi à prendre des leçons d’arabe classique, en même temps qu’Agape. Nous avions même, comme étudiant dans la même classe que nous, le Père Ducruet, Jésuite français, recteur de l’Université Saint Joseph, fameuse université fondée à Beyrouth par les Pères Jésuites en 1875.

    Une chose un peu extraordinaire : on nous avait dit qu’en donnant 100 livres libanaises à Camille Chamoun, l’ancien président de la république libanaise, on pouvait obtenir carte d’identité et passeport libanais. Et c’est ce que nous avons fait. Guido et Rino, italiens, Pierre et moi, français, et Amy, chinoise, nous étions tous devenus libanais. Nous étions tous de la municipalité de Sed El Bauchrieh, dans la banlieue de Beyrouth. Pourquoi cela ? Simplement parce qu’il y avait eu un incendie dans les bâtiments de la mairie et toutes les archives avaient brûlé, excellente occasion pour inventer des « nationalités » imaginaires : en temps de guerre tout est permis. Malheureusement, devant un très grand nombre d’excès de ce genre, les autorités libanaises ont changé l’année suivante tous les documents des citoyens libanais, en demandant de produire des certificats qui remontaient à nos grands-parents et notre « libanité » a dû s’arrêter là.

    En attendant la famille grandissait. Nouveaux adhérents, mais aussi nouveaux enfants de nos familles. Walid chez les Matta et Elsa chez les Sikias. Je n’oublierai jamais le baptême d’Elsa au cours duquel sa sœur Maria, qui avait à peine deux ou trois ans, en voyant la procession avancer dans l’église avec les cierges allumés, s’est mise à chanter : « happy birthday to you », avec un bel éclat de rire général au milieu de la cérémonie. Combien d’anecdotes y aurait-il d’ailleurs à raconter avec les enfants de nos familles. Comme l’histoire de Raffy Doummar qui faisait souvent des bêtises à la maison ; ses parents, ne sachant plus quelle méthode employer, lui avaient dit : « Même si nous ne sommes pas avec toi dans la pièce, il y a la Vierge Marie qui te voit » Raffy avait tout de même continué à faire les mêmes bêtises : bien sûr il avait tourné la statue de la Vierge contre le mur, pour qu’elle ne le voie pas, et ainsi il était tranquille. Et puis ce film « Jésus de Nazareth » de Zefirelli pour lequel j’avais emmené un ou deux enfants au cinéma. René Matta, qui avait 7 ans, m’a posé des questions pendant tout le film. « C’est qui celui-là ? » « C’est Jean-Baptiste. » « Ah, c’est celui qui peut pas faire les lacets de Jésus ? » « Oui ! » Malheureusement cette phrase n’apparait pas dans le film et au bout de quelques minutes avec Jean-Baptiste, on passe à un autre épisode : « Mais pourquoi il a pas dit qui peut pas faire les lacets de Jésus ? » (mots exacts de René). Sa religion en a pris un grand coup ce jour-là.

    Beaucoup de jeunes nous ont connus pendant cette période, les soeurs Khoury, Amal, Najoie et Randa, Ginane et Patty, Babette, Maya, des jeunes de Kobeyate au nord (le village de Georges Breidi) comme Nadima et les Zraibi, et la liste serait trop longue. En été, avec tout ce nouveau monde, et comme l’essence était rare et qu’on pouvait difficilement se déplacer nous avons fait deux Mariapoli dans deux villages différents de la montagne à Ajaltoun et Kornet Chehwan. Des moments inoubliables. Avec Guido, Aletta, Pierre et Miriam nous sommes allés faire encore une belle Mariapoli en Terre Sainte en passant par Chypre. A peine arrivés à Chypre nous avons téléphoné en Suisse pour rassurer nos responsables sur notre situation au Liban : on ne pouvait plus téléphoner désormais du Liban à l’étranger.

    A la montagne nous faisions de plus en plus d’activités, c’est là que c’était en général le plus sûr. C’est là, encore à Ajaltoun, que se sont mariés Philippe et Léna Hage, un beau mariage entre nos jeunes que beaucoup d’autres allaient suivre. A Ajaltoun étaient réfugiés les Doummar, les Azar et les Dahdah. Une fois j’avais réussi à aller chez Michel et Gilberte Doummar, à 30 km de Beyrouth par les transports publics, mais plus d’essence pour rentrer, je suis resté plusieurs jours bloqués chez eux, sans même pouvoir téléphoner. Ils m’ont prêté quelques habits de Georges qui avait 14 ans. Je me souviens d’avoir composé une chanson en voyant la fumée de l’incendie du port de Beyrouth (un nuage noir qui se trainait sur 40 km jusqu’à Jbeil, entraîné par le vent) : « Les gens se battent, la ville éclate et je ne sais plus où aller... » Finalement Pierre a pu avoir un peu d’essence et, au bout d’une semaine, il est venu me récupérer.

    Robert et Nelly avaient pu participer à leur première Ecole pour focolarini mariés en Italie. Déjà certains de nos amis avaient aussi décidé d’émigrer, car la situation semblait sans beaucoup d’espoir. C’est comme ça que la famille Cherkesly est partie pour toujours au Canada, première d’une longue file de familles qui allait les suivre en Amérique du Nord, en Europe ou en Australie...

    Quand l’année scolaire a repris en septembre il y avait une grande incertitude. Il n’y avait plus suffisamment de classes au collège Saint Grégoire, j’ai dû chercher aussi quelques heures dans un collège privé avec des élèves de seconde, enfants de la haute société libanaise. C’est là que j’ai fait une de mes plus belles gaffes, un jour qu’un élève se plaignait du programme d’études, je lui ai répondu : « Je ne suis pas le ministre de l’éducation ! » Je n’avais pas compris encore que j’avais justement le fils du ministre de l’éducation parmi mes élèves. Mes gaffes sont souvent restées célèbres : il faut bien s’amuser de temps en temps au milieu de toute cette tension.

    Avec tout cela, je commençais à passer une période difficile. La fatigue, la peur, la tension de la guerre ? Peut-être. Dieu permet parfois certaines épreuves qui purifient. Mais, à un certain moment je me sentais si mal que je me demandais si j’allais pouvoir continuer au focolare. J’en ai parlé à Guido qui m’a emmené passer un week-end de repos dans une maison pour retraites à la montagne. Nous y avons parlé pendant des heures, ou plutôt j’ai beaucoup parlé et Guido m’a beaucoup écouté. En général, quand on a des problèmes personnels qui touchent des angles intimes de notre personnalité, on n’ose pas tout dire. Mais je crois que ce jour là, je voulais tellement convaincre Guido que je n’aurais pas pu continuer au focolare que j’en ai dit plus encore que la réalité. A la fin du week-end, Guido me regarde avec un grand sourire et me dit : « Non, Roland, tu es fait pour le focolare ! » J’ai cru à ses paroles, même si la sérénité a mis plusieurs mois à revenir. Et j’ai toujours remercié Dieu de ce moment difficile qui m’a beaucoup aidé à comprendre les autres quand eux aussi sont en crise. Notre vie est faite de toutes les saisons : nous ne pouvons pas nous sentir toujours au printemps ou en été. Parfois il faut aussi traverser l’hiver. En tous cas la guerre n’en était encore qu’à ses débuts et nous avions encore beaucoup à apprendre et à donner.


  • Commentaires

    1
    Jean Fallah
    Jeudi 13 Août 2015 à 20:09
    Cher Roland,
    Les mots me manquent pour t'exprimer ma profonde émotion en lisant ton récit de ces moments intenses vécus au Liban et partagés ensemble...
    Merci encore pour ta merveilleuse présence si précieuse.
    Jean F.
    2
    Hayat
    Vendredi 14 Août 2015 à 11:14
    Que d'amour , que d'amour !!! Après t'avoir lu , cher Roland , m'est venue sur les lèvres une de nos anciennes chansons : " j'ai dans le coeur un grand feu de joie, je veux aimer le monde entier...."
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