• 1980: premier départ

    Cette année 80 allait être un moment important de ma vie. Au début de l’année, on me propose de quitter le Liban pour aller ouvrir un nouveau focolare en Terre Sainte avec deux autres focolarini qui viendraient d’Italie. Cela se fera pendant l’été. J’ai donc encore six mois devant moi. Et j’avoue que cette situation va me faire vivre chaque évènement et chaque rencontre avec une intensité sans pareille. Penser que je vais quitter tous ces amis, toute cette famille qui s’est construite en quelques années et qui sont devenus toute ma vie jusqu’à présent. Et puis penser que, là où je serai bientôt, il me sera impossible de communiquer avec le Liban : ah, ce monde divisé, plein de barrières…

    Entre temps, avec toujours cette guerre comme toile de fond, qui n’en finit pas, notre Mouvement continue à grandir, comme une réponse de la vie à la mort. 700 participants à la rencontre des jeunes organisée en mars au Collège des Frères de Mont La Salle, 1400 personnes à la Journée-rencontre d’avril toujours au même endroit, sur le thème « Dieu Amour et la charité. » Nous sommes aussi toujours en première ligne au Conseil des laïcs qui organise en mai une rencontre avec 150 représentants de tous les mouvements qui le désirent : Robert et Nelly nous représentent dignement.

    Mais la vie ce sont aussi les imprévus, les surprises douloureuses qui ne viennent pas seulement de la guerre. En mai nous allons perdre pour la première fois deux de nos amis parmi les plus chers. Au début du mois, Charlotte nous téléphone un soir pour nous dire qu’Antoine, son mari, vient de perdre connaissance et qu’on l’a emmené à l’hôpital. Nous courons tout de suite chez eux pour soutenir Charlotte dans son épreuve. Antoine ne s’est plus réveillé. Il va rester dans le coma une dizaine de jours puis nous quitter pour toujours : il a été terrassé par une hémorragie cérébrale foudroyante que l'on n'aurait jamais imaginée.

    Antoine avait seulement 34 ans, il était plein de vie, heureux dans sa famille avec Charlotte et leurs trois enfants encore bien petits, Janine, Zeina et Joseph. Pendant la durée du séjour d’Antoine à l’hôpital, nous avons tous essayé de nous relayer auprès d’elle, à l’hôpital et à la maison. Comme on se sent impuissant dans des moments pareils ! Mais chaque visite, chaque rencontre, chaque regard prend une dimension toute nouvelle. Les petits ou les grands problèmes de chaque jour (la guerre continue tout de même sans répit) semblent peu de chose devant ce mystère de quelqu’un qui était là avec nous, tellement vivant et qui soudain est en train de s’en aller. C’est là qu’on se sent encore plus une famille, où chacun est vraiment prêt à tout donner à l’autre.

    Le jour des funérailles, une foule se presse à l’église et au cimetière. Famille, parents, amis, collègues de travail d’Antoine jusqu’aux ouvriers indiens de ses chantiers qui l’appelaient « Papa », tellement ils étaient touchés par son humanité ! C’est dans ces moments-là qu’on s’aperçoit vraiment de la valeur d’une personne, qu’on regrette d’avoir manqué des occasions précieuses de rester ensemble et qu’on remercie Dieu d’avoir mis sur notre chemin des amis pareils.

    Et voilà que quelques jours plus tard, c’est Jean Khoury qui nous quitte brusquement. Son départ était plus prévisible peut-être. Il avait presque 60 ans, il était cardiaque, mais de là à imaginer qu’il allait nous quitter ainsi à l’improviste. C’est qu’il faut revenir ici un peu en arrière. Nous avons déjà parlé de la famille de Nabil et Daisy, parmi nos premiers jeunes, qui avaient peu à peu conquis leurs parents, entrés à leur tour à faire partie de cette famille qui vivait une telle solidarité au milieu de la guerre. Jean était un brave commerçant de tapis, mais il n’avait peut-être jamais senti l’urgence de consacrer vraiment sa vie à la diffusion de l’Evangile. Puis avec les circonstances de la guerre où il avait failli tout perdre et il avait dû se réfugier à Beyrouth en quittant sa belle région de Saida devenue trop dangereuse, il s’était mis à réfléchir. Avec sa femme Denise il avait décidé de s’engager réellement à porter ce courant de paix et d’amour autour d’eux. Mais peu de temps après ce changement radical dans leur vie, voilà que Jean a une crise cardiaque qui lui fait voir la mort en face. Se voyant partir il fit cette prière à Dieu, comme un enfant : « Mais, mon Dieu, je viens à peine de me mettre à prendre au sérieux ton Evangile et déjà tu m’emportes ? Laisse-moi encore deux ans sur cette terre, que j’aie le temps de témoigner vraiment de ton amour autour de moi. »

    Et de fait Jean guérit. Et quand il se sent mieux, il n’oublie pas sa prière. Tout le monde va dire que Jean est devenu une autre personne. Dans ces groupes d’échange autour de la Parole de vie, c’est toujours lui qui a le plus d’expériences concrètes à raconter et qui entraîne tout le monde par son enthousiasme. Il a même décidé d’aller à un congrès à Rome pour connaître en personne la source de toute cette vie. Le docteur qui l’a visité lui a donné le feu vert pour le voyage : il semble que le cœur peut supporter un tel effort. Ce jour-là Jean demande à Denise où est son passeport, car il faut se préparer, et voilà qu’il se sent mal tout à coup. Son fils Nabil, médecin, qui est tout de suite alerté, ne peut rien faire. Jean s’en est allé à son tour. On se rappelle alors que les deux ans de sa prière viennent de passer.

    Je n’oublierai jamais le climat qui se crée aussitôt à la maison autour de Jean étendu sur son lit pour un dernier adieu. Une dame entre et se met à crier comme le font encore parfois certaines pleureuses, selon les traditions du pays, mais elle s’arrête aussitôt, car ici c’est la paix qui règne, plus forte que la douleur. Les funérailles de Jean vont être aussi extraordinaires que celles d’Antoine. Deux anges qui s’en sont allés en si peu de temps. La vie va continuer, mais elle ne sera plus comme avant.

    Avec la vie qui continue, mes activités avec les « gen 3 », ces enfants de 9 à 17 ans, redoublent d’intensité, surtout qu’eux aussi savent que je vais bientôt m’en aller. Je n’oublierai jamais la question de Walid Farah, un des plus petits du groupe qui demande à sa maman pourquoi Roland s’en va. Et sa maman lui explique que Chiara envoie Roland dans une autre maison, un autre focolare à l’étranger. Et Walid de dire : « Et pourquoi Chiara n’envoie pas plutôt Pierre Le Vaslot ? » Evidemment Pierre n’était pas tout le temps avec les enfants, ce n’aurait pas été la même chose pour lui ! Nous avons bien ri quand on nous a raconté cette histoire.

    Un moment extraordinaire avec les « gen 3 », c’est quand on s’est mis d’accord avec le Centre Gen mondial à Rome pour faire, au Liban, un montage de diapositives sur l’histoire du Bon Samaritain. Il n’y avait pas encore de vidéos à l’époque. La meilleure chose que nous pouvions faire, c’était une sorte de théâtre repris en photos et transformé en diapositives. Il fallait d’abord trouver un endroit dans la montagne libanaise, un peu désertique, qui puisse faire penser aux monts de Judée en Palestine, avec le chemin de Jérusalem à Jéricho. Puis nous avons créé des habits qui pouvaient ressembler au moins un peu à l’époque de Jésus. Nous avons distribué les rôles : Jésus, ceux qui lui posaient des questions et puis ceux qui allaient mimer l’histoire du Bon Samaritain. Il fallait encore trouver un âne pour porter le pauvre blessé jusqu’à l’auberge : nous avons pu en louer un pour une heure dans les parages. Et nous pouvions commencer, avec un grand enthousiasme. Je faisais la mise en scène et Rino prenait les photos. Cette série de diapositives a tellement plu à Walter, notre responsable mondial pour les « gen 3 », qu’il en a fait des copies pour tous les focolares du monde. Les nôtres n’étaient pas peu fiers de savoir que leurs photos étaient projetées sur des écrans de l’Australie à l’Argentine en passant par tous les pays européens et beaucoup d’autres de tous les continents.

    Quand on se revoit maintenant, plus de 35 ans après, tous se souviennent de l’aventure. Elie qui était le brave aubergiste, est maintenant un prêtre bien connu, secrétaire du Patriarche maronite. Si Jésus est encore au Liban après avoir passé bien des années en France, et si certains des protagonistes n’ont pas quitté le pays, le pauvre garçon blessé (avec du ketchup sur l’estomac pour rendre la blessure visible) a longtemps travaillé dans le Golfe, un des bandits est allé s’établir au Portugal, d’autres acteurs sont en Amérique, au Nigéria ou ailleurs, mais ce qui a été vécu reste pour toujours dans les cœurs.

    La vie était tellement belle et dynamique entre nous que nous avons décidé d’envoyer pour la première fois un groupe de « gen 3 » libanais à un congrès international à Rome. Quelle joie et quel honneur pour tout le monde ! Comme je ne pouvais pas quitter mon travail (c’était à la fin de l’année scolaire), quelqu’un d’autre les a accompagnés là-bas et je ne pourrais pas dire comment le congrès s’est réellement passé, mais tous semblaient très heureux de cette nouvelle découverte.

    Avec tout cela, le moment était arrivé pour moi de faire mes valises, d’acheter mon billet d’avion et de saluer tout le monde. Je n’oublierai jamais comment tout cela s’est passé. Je revenais en voiture de l’agence de voyage où j’avais acheté mon billet, j’étais dans une petite rue étroite à sens unique au milieu d’un intense trafic, comme toujours à Achrafieh, lorsqu’on entend tout à coup des bruits terribles de fusillades et de bombardements. Comme d’habitude dans ces cas-là, avec l’écho qui se répercute entre les immeubles, on entend des explosions comme si cela venait de tous les côtés à la fois et on n’arrive pas à comprendre ce qui se passe, si le danger est devant, derrière, à droite ou à gauche. Mais, dans ces moments de panique, inutile de trop raisonner. Je vois que tous les occupants des voitures devant moi quittent précipitamment leurs véhicules et se réfugient dans le premier immeuble ouvert qui leur tend les bras. J’en fais autant et je me retrouve ainsi avec d’autres personnes angoissées dans le hall d’un immeuble qui semble un peu plus à l’abri. Et nous attendons de voir si la bataille va diminuer. Et puis quelle est cette bataille qui a éclaté ici en plein quartier chrétien sans préavis ? Pas de palestiniens ici, ni de milices musulmanes. Qui contre qui ?

    Nous apprendrons bientôt que ce sont deux milices « chrétiennes » qui ont décidé de se faire la guerre, sans doute pour montrer à tout le monde qui était le maître dans le quartier. Quelle situation terrible et inhumaine ! On va même voir des jeunes de la même famille qui se trouvent sur des barricades à se tirer les uns sur les autres. Combien de sang qu’on aurait pu éviter, qui coule parce que la violence ne sait plus s’arrêter !

    Au bout d’une demi-heure d’attente, un certain calme semble revenir, mais aucune voiture ne s’aventure à continuer son chemin dans cette rue. Il semble que le cœur de la bataille est devant nous, là où nous aurions dû aller. Tout le monde rebrousse donc chemin et j’en fais de même, en marche arrière, quand je constate que toutes les voitures derrière moi se sont déjà retirées. Mais je ne peux pas rentrer à la maison. Et pas de nouvelles de Pierre Le Vaslot qui doit s’y trouver. Il n’y avait pas de cellulaire à l’époque !

    Je peux toujours aller me réfugier à la montagne. Mais il y a un autre problème, c’est que nos « gen 3 » doivent rentrer de Rome juste le même après-midi et j’avais promis à certains parents d’aller les chercher à l’aéroport. Comment faire maintenant ? Et où est-il prudent de circuler ? C’est qu’il faut éviter tous les quartiers où se trouvent des casernes des deux milices concernées, pour ne pas se retrouver encore au milieu d’une fusillade. Jamais la situation n’avait été aussi compliquée dans cette région. Finalement j’arrive à l’aéroport. D’autres parents ont pu aussi y descendre. On se partage les enfants. Je dois en ramener deux ou trois chez eux. Un à la montagne et les autres à Beyrouth. Quand je parviens à ramener le dernier sain et sauf chez lui, je pousse vraiment un soupir de soulagement. Je n’oublierai jamais la joie de Vango de voir finalement arriver son fils Carlos. Tout s’est bien terminé.

    Mais pour moi ce n’est pas encore fini. Comment rentrer à la maison puisque notre appartement se trouve à 50 mètres du quartier général de la milice qui est maintenant encerclée un peu partout ? Il fait déjà nuit. J’arrive à 300 mètres de la maison, mais impossible de passer, ce serait du suicide, on tire certainement sur tout ce qui bouge dans cette semi-obscurité. Heureusement que nous avons des amis partout. Je vais dormir cette nuit-là chez Jean et Hayat Fallah, tout près de chez moi, mais comme si j’étais dans un pays ennemi.

    Le lendemain, je vais rentrer à pied à la maison, parce qu’en voiture ce serait trop risqué. Je fais le tour d’un pâté de maisons où il semble que le danger est moins grand. A l’endroit le plus délicat, je marche les mains en l’air pour montrer que je n’ai pas de mauvaises intentions. Et j’arrive finalement à la maison. Pierre va bien. Il a réussi à rentrer à la maison du travail en prenant deux taxis et en faisant une partie du trajet à pied pour contourner la zone dangereuseA l’intérieur même de l’immeuble il n’y a pas eu beaucoup de danger. Mais quelle absurdité, cette guerre !

    Je peux commencer à ranger mes affaires. Mais la situation va encore se compliquer. L’aéroport va se fermer pour un certain temps. On circule très peu ces jours-là, car la bataille n’est pas encore complètement terminée. Moi qui voulais saluer tout le monde, impossible. Et comme je dois quand même partir, la seule solution est de prendre un bateau pour Chypre à partir du petit port de Jounieh. Rino m’y accompagne avec un ou deux de nos jeunes. Je pars presque comme un voleur, sans voir personne…

    Parfois on se demande pourquoi tout cela. Pourquoi la haine, la guerre, la violence ? Pourquoi je dois partir maintenant et quitter des amis si chers sans même pouvoir leur dire adieu ? Je ne les reverrai peut-être jamais plus. C’est une expérience qu’aujourd’hui encore bien des réfugiés dans le monde répètent chaque jour. Je ne pouvais pas savoir à l’époque que je serais passé de nouveau au Liban deux ans plus tard, que je serais venu m’y établir de nouveau cinq ans plus tard et que j’y serais retourné encore plusieurs fois. Et aujourd’hui encore c’est du Liban que j’écris tous ces souvenirs. Tout cela est certainement une grande leçon de vie : ne jamais trop se préoccuper pour l’avenir qui nous réserve certainement bien des surprises.

    Plus tard j’aurai de temps en temps des nouvelles de mes amis libanais, à travers l’Italie. De mauvaises nouvelles comme celle de l’assassinat de Georges Saadé qui m’avait accueilli si souvent comme un frère dans sa famille à Zahlé et que des éléments armés avaient lâchement tué, à l’hôpital même de Tell Chiha où il avait passé sa vie au service des malades : logique d’une violence aveugle qui  veut tuer pour tuer, qui ne sait même plus où elle va.

    Mais aussi de bonnes nouvelles comme celle du témoignage donné par Jacques et Pierrette Matta au Vatican devant le Pape Jean-Paul II, à une grande réunion sur la famille : la vie d’une famille libanaise qui gardait l’espoir au milieu de la guerre (avec la naissance de Nayla comme un signe que la vie est plus forte que la mort) était sans doute un fruit bien positif de toute cette vie de communauté portée ensemble par tout le monde au-delà des circonstances et des épreuves de toutes sortes.

    Une autre bonne nouvelle au cours de toutes ces années, c’est le nombre de jeunes libanais qui ont senti à leur tour cet appel à tout donner pour cet idéal d’unité au service de l’humanité. Après les départs de Rosette, Pierre Baaklini, Joseph, Ghada, Josyane, Leila, voilà que sont partis pour Loppiano, au centre international de formation pour les focolarinis près de Florence, Nadine Chéhab, Paulette Ghassiby, Maryse Atallah, Rita Moussallem, Toufic Makhoul, Pierre Dahdah, Walid Najjar, Arlette Samman, Katia Mikhail, puis un peu plus tard encore Fadia Haddad. J’espère n’avoir oublié personne. Tous ne continueront pas pour toujours dans cette voie, mais c’est beau de rappeler toute cette générosité d’un peuple qui a souvent été en première ligne dans la lutte pour un monde plus ouvert, plus humain, plus pacifique…

     

     


  • Commentaires

    1
    Hayat
    Jeudi 4 Février 2016 à 11:28
    J'en ai les larmes aux yeux ! C'est de l'émotion et de très grande reconnaissance envers l'amour du Père et tous ceux et celles qui en ont été les instruments ....
    2
    bassemk
    Dimanche 7 Février 2016 à 12:11

    Merci Roland pour ces souvenirs. Belle leçon pour 'ne pas trop se préoccuper pour l'avenir qui nous réserve certainement bien des surprises'.

    Période bien difficile mais tellement adoucie par la grande solidarité, unique dans son genre, de notre société libanaise.

    3
    nabilk
    Mardi 9 Février 2016 à 15:22

    Durant ces longues années de guerre, tu as été pour beaucoup d'entre nous un fidèle compagnon de route, un grand ami, un frère, qui répand toujours autour de lui une atmosphère de joie, de courage ...

    Tu continues de le faire, cher Roland, à travers ton blog. On dirait que tu n'as pas oublié un seul fait, que tu n'as pas négligé un détail, omniprésent par ton amour envers chaque personne que tu as rencontrée.

    Tu as ressuscité notre passé en lui faisant perdre son coté amer pour y mettre un gout de ciel. 

    Nous te sommes vivement reconnaissants, Roland, à toi  et à celui qui inspire ta vie et qui te pousse toujours vers de nouvelles initiatives, de nouveaux horizons, infinitives et horizons que tu veux toujours partager

     

    Que Dieu soit loué 

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