• Quel est le plus grand obstacle à une relation authentique, positive, pacifique entre les hommes ? Je pense que c’est la peur. On pourra discuter beaucoup et l’on trouvera certainement d’autres obstacles importants comme par exemple la haine, la violence, le manque de confiance, l’égoïsme, le goût du pouvoir, l’individualisme, mais, si on pense un seul instant, toutes ces maladies humaines sont imprégnées par la peur et parfois directement causées par elle.

    Notre « passepartout «  sera donc quelque chose qui chasse la peur, qui ne lui laisse pas le temps de nous envahir comme un poison qui vient tout gâcher. Ne pensez-vous pas que la connaissance, la vraie, celle qui crée la réciprocité entre les hommes, pourrait-être un remède admirable contre la peur ?

    Essayons d’y voir un peu plus près. Il est sûr que l’homme a souvent peur de ce ou de ceux qu’il ne connaît pas. La peur de l’inconnu. La peur du différent. C’est vrai et ce n’est pas vrai. Car un enfant, à ses premiers pas, se mettra à pleurer si un individu qu’il n’a jamais vu veut le prendre dans ses bras, mais on verra pourtant le même enfant, deux minutes après, faire des sourires dans la foule à tous les gens qu’il rencontre, leur tendre la main, les attirer à lui (surtout peut-être s’il repose tranquillement dans les bras de son père ou de sa mère qui lui assurent une réelle protection).

    C’est donc sans doute cela la vérité : on est capable de ne pas avoir peur de l’inconnu si on repose sur une base qui nous assure sécurité et protection. Mais cette sécurité et cette protection grandissent lorsqu’on commence vraiment à se connaître avec l’autre, à tout partager de ce qui nous est cher. La réciprocité, qui est certainement un des sujets préférés de notre blog, vous avez dû déjà le noter, est évidemment le type de connaissance qui nous donne le plus de confiance. Lorsqu’on est amoureux on n’a même plus besoin de cacher ses défauts, ses misères, ses appréhensions pour se sentir à l’aise avec l’autre. Bien au contraire, lorsque j’ai le courage de dévoiler à l’autre mes faiblesses et que cela encourage l’autre à en faire de même, la vie devient tellement plus simple, limpide et transparente.

    Un des grands progrès de l’humanité est justement cette découverte réciproque qui fait que certaines guerres aujourd’hui ne semblent plus possibles. Les peuples français, allemands et anglais se sont ouverts réciproquement le cœur l’un à l’autre, même s’il restera toujours de saines rivalités, comme dans le sport, mais ce serait  bien difficile désormais qu’ils se laissent entraîner dans une nouvelle guerre entre eux comme il y en a eu il n’y a pas si longtemps.

    Cela n’empêche cependant pas les guerres de continuer à éclater un peu partout sur notre planète. Alors que penser ? On me dira que la peur vient parfois aussi de la connaissance. Des expériences passées négatives peuvent laisser des traces. Un brave Français moyen aura sûrement plus peur d’un Nord-Africain avec qui il a vécu des moments difficiles, qu’avec un Chinois qui reste encore pour lui lointain et mystérieux. Et combien de couples se déchirent parce qu’ils se connaissent trop et qu’ils n’arrivent plus à se supporter.

    Eh bien, vous m’excuserez, mais je voudrais dire ici de toutes mes forces que ces derniers exemples sont de la fausse connaissance. Lorsqu’on se méfie d’un voisin avec qui on a eu de violentes disputes, ou même lorsqu’on se sépare définitivement de celui ou celle avec qui on a vécu pendant de longues années et qui semble tout à coup ne plus nous comprendre, cela ne peut pas s’appeler de la connaissance. Je l’appellerais simplement un « jugement ». Et la différence est ici essentielle. Dans la vraie connaissance, celle qui est justement réciproque, on entre chacun dans le cœur de l’autre, au point de tout partager : c’est une connaissance de l’intérieur qui, peu à peu, est capable de guérir même les blessures les plus cachées, les plus secrètes.

    Lorsqu’on en arrive à se haïr parce qu’on se « connaît » trop, c’est en réalité qu’on n’arrive plus à se placer au cœur de l’autre, on l’analyse de l’extérieur, on le condamne, on le rejette de son cœur, et la réciprocité (mais ce n’en est plus une) devient alors celle du jugement et de la condamnation réciproques. Comment ne pas en arriver là pour voir gâchée en quelques mois ou quelques semaines une relation qui nous avait auparavant donné tellement de bonheur ? C’est là que devient tellement importante cette passion de l’unité à 360 degrés dont nous parlions récemment dans notre rubrique « Interdépendance ».

     Ce sera la relation pacifique et pacifiée avec d’autres personnes amies qui nous aidera à dépasser ces nuages et ce tonnerre qui soudain nous ont envahis. Et c’est là qu’on découvrira qui sont nos vrais amis. Des gens qui nous pousseront à prendre parti contre l’autre, qui nous diront : « Tu as raison, l’autre est complètement stupide, tu fais bien de le laisser tomber ! » ou ceux qui nous diront : « Mais non, tu verras, ce n’est qu’un malentendu, l’autre t’aime encore beaucoup au fond de lui, même si des circonstances difficiles ont créé des nœuds entre vous, mais avec un peu de patience tous les nœuds devraient pouvoir un jour ou l’autre se dénouer. » ? Le bon sens et la confiance sincère en l’autre peuvent bien souvent reprendre le dessus, si cette connaissance réciproque est le trésor, le passepartout qui compte le plus dans notre vie !


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  • Où en sommes-nous de nos découvertes ? Vous avez découvert quelque chose de nouveau dans ce blog ? J’avoue que, depuis que je me suis lancé dans cette aventure, c’est extraordinaire ce que je découvre chaque jour de nouveau...

    Mais vous vous êtes demandé ce que veut dire, au fond, « découvrir » ? C’est simple, évidemment, cela veut dire d’abord enlever ce qui « couvre ». Mais qu’est-ce qui couvre ? N’importe quoi peut couvrir : une couverture, un couvercle bien sûr, mais aussi un voile, de la poussière, de la neige, des cendres, le brouillard, les nuages, la nuit, un obstacle, un mur, tout ce qui peut finalement nous empêcher d’entrevoir quelque chose ou quelqu’un.

    La découverte est donc un évènement spécial, une sorte de nouvelle naissance, une participation à la création de l’univers. Qui dit découverte dit émerveillement, surprise. Et pourtant ne peut-on pas faire parfois de bien mauvaises découvertes ? Découvrir un jour qu’un ami nous a trahis, qu’une route s’est fermée devant nous irrémédiablement ? C’est vrai, mais c’est vrai aussi qu’après une triste découverte le chemin s’ouvre souvent en de nouvelles découvertes encore plus fortes et plus positives, car l’expérience négative est devenue entre temps une richesse qui nous a fait mûrir.

    C’est que la vie est dynamique. Toute nouvelle découverte se recouvre bien vite pour se découvrir une fois encore un peu plus loin. Le jour est plus beau après la nuit, le ciel limpide est plus serein après la pluie. Mais lorsqu’il s’agit de découvrir l’autre, les autres, nos compagnons de voyage, l’aventure devient encore plus passionnante.

    Je viens de revoir un groupe d’amis que je n’avais pas vus depuis plusieurs années. Pas mal de changements, des cheveux plus gris, les enfants ont grandi, certains ont traversé des périodes difficiles, moi aussi j’ai vécu mes aventures que j’ai pu partager. Et c’est sans doute ce partage des moments les plus difficiles, parfois de véritables épreuves, qui est le plus émouvant. Avec cette joie de nous rendre compte que malgré tout, nous sommes toujours là, toujours debout.

    La véritable découverte est une redécouverte sans fin, car elle est toujours la même et elle n’est jamais la même, comme l’onde de la mer qui vient sans cesse baigner le rivage et que l’on pourrait rester là à contempler pendant des heures, identique et toujours différente.

    Attention seulement aux fausses découvertes, celle qui cherchent le nouveau pour le nouveau, le sensationnel pour le sensationnel, qui utilisent des mots nouveaux pour redire toujours la même chose, ce n’est pas ça la découverte. Découvrir c’est en même temps aller toujours plus loin et toujours plus en profondeur. Impossible, direz-vous ? Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, comme dit le proverbe ?

    Demandez à deux amoureux  si leurs découvertes sont ennuyeuses, banales ou superficielles. C’est finalement le regard qu’on porte sur les êtres et les choses qui nous les fait découvrir véritablement dans leur essence cachée et qui peut chaque fois nous émerveiller. Et la surprise la plus forte c’est de se découvrir soi-même chaque fois un peu plus, au moment même où on découvre les autres et le monde. Allez faire un tour dans la rubrique « Au bout de soi-même » qui ne fait que commencer et partagez avec nous vos découvertes, si le cœur vous en dit...


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  • Dans ce nouveau chapitre, l’évangéliste laisse de côtés les disciples, même s’ils sont toujours bien là en arrière-plan, pour nous présenter de nouveau la relation entre Jésus et la foule. Même si la formation des apôtres est importante, nous ne devons pas oublier que le but final du Christ est le salut de toute l’humanité : aucune personne ne peut être exclue de la bonté divine.

    Jésus est bien sûr toujours le personnage principal de notre récit. On découvre chaque fois un peu plus le sens de son identité, de son être profond. Jésus est « le Fils du Dieu très haut ». Et ce qui est étonnant c’est encore de voir que les premiers à le reconnaître sont les esprits mauvais, bien avant Pierre et les apôtres. Cet « être » de Jésus qui est sans doute sa divinité même, va se révéler un peu plus comme la capacité de pouvoir, vouloir, savoir, se communiquer et faire. C’est un être tout puissant et dynamique. Là où personne ne « pouvait plus attacher » ou « maîtriser » l’homme « possédé d’un esprit mauvais », Jésus intervient avec puissance, chasse les esprits et l’homme est définitivement guéri. Ce chapitre est un chapitre de guérisons aussi extraordinaires l’une que l’autre, avec aussi celle de la « femme qui avait des pertes de sang depuis douze ans » et celle de la fille de Jaïre. Jésus peut guérir et les gens en sont « complètement bouleversés ».

    Jésus peut et en même temps il veut. La volonté divine est toute puissante. En ce sens Jésus est libre d’agir comme il veut, de permettre ou non à l’homme de voir ses désirs satisfaits. Il permet aux esprits mauvais d’entrer dans les porcs. Mais il ne consent pas à l’homme qui a été guéri de l’accompagner avec ses disciples. Jésus décide avec l’autorité du maître. En même temps, Jésus sait ce qui se passe, il comprend même les réalités qui restent obscures aux autres hommes : « L’enfant n’est pas morte, elle dort. » Et l’on peut comprendre que quelqu’un « se moquait de lui », car Jésus est capable de voir bien au delà des apparences.

    Jésus, que les Evangiles nous feront découvrir comme la Parole du Père, est déjà dès le début une communication spéciale de cette parole. Il n’arrête pas de dire, de parler, d’annoncer, d’ordonner : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » « Ne crains pas, crois seulement. » Et en même temps sa parole agit : tout est uni en Jésus, pouvoir, volonté, parole et action ne forment qu’un tout harmonieux. Et tout ce que Jésus fait est toujours pour l’autre, pour son bien : « Annonce tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » Jésus essaye de faire comprendre que son pouvoir est un pouvoir divin, mais c’est encore bien difficile pour l’homme de saisir ce qui se passe : « Il se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. »

    Nous disions, au début de notre étude, que l’être de la Trinité est à la fois accueil et don. Le Père, le Fils et le Saint Esprit, s’accueillent l’un l’autre et se donnent l’un à l’autre dans un mouvement d’amour perpétuel et réciproque qu’ils communiquent en même temps à l’homme et à toute la création. Il est étonnant de voir que la puissance de Dieu en Jésus n’écrase jamais l’homme, elle est d’une délicatesse infinie. Jésus accueille toujours l’homme avant de lui donner généreusement son salut ou sa guérison. Il n’impose pas ce salut à l’homme. Il est d’abord attentif à la situation dans laquelle cet homme se trouve, il se met à son écoute pour le comprendre et mieux pouvoir répondre à ses besoins. Jésus demande : « Quel est ton nom ? » « Qui a touché mes vêtements ? » Il regarde « tout autour pour voir celle qui avait fait ce geste. » Il « surprend » les mots des gens qui arrivent de la maison de Jaïre : « Ta fille vient de mourir. A quoi bon déranger encore le Maître ? » Ce qui veut dire que rien ne lui échappe. Il est d’abord extrêmement présent à toute personne et à tout ce qui se passe. C’est pour cela aussi qu’il « se rendit compte qu’une force était sortie de lui. » Lui seul a compris ce qui s’était passé.

    Et sur la base de cet accueil, lorsque le moment est venu pour lui d’intervenir, Jésus se donne complètement. Il donne la guérison et bien au-delà de la guérison qui sera toujours provisoire, il donne le salut, il se donne à l’homme qui le cherche et qui le demande. « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. » Ce chapitre est déjà un avant goût du salut final que Dieu en Jésus est venu donner à toute l’humanité.

    Et pour finir cette rapide description de Jésus, il est encore une fois étonnant de voir combien de mouvements se succèdent continuellement d’une scène à l’autre. Dieu en Jésus, n’est pas un maître tout puissant qui attend sur son trône que ses sujets viennent se prosterner devant lui : c’est lui qui fait toujours le premier pas, qui se déplace pour aller à la recherche de ces brebis perdues. « Ils arrivèrent sur l’autre rive du lac. » « Jésus descendait de la barque. » « Jésus remontait dans la barque. » « Jésus regagna en barque l’autre rive. » « Jésus partit avec lui. » « Ils arrivèrent à la maison du chef de la synagogue. » « Il entre... il pénètre là où reposait la jeune fille. » Combien est dynamique, l’ « être » de Jésus !

    L’autre personnage de notre chorégraphie est la foule qui se déplace aussi beaucoup pour trouver Jésus, qui lui tourne autour, Jésus étant toujours le centre de tout. « Un homme possédé d’un esprit mauvais sortit du cimetière à sa rencontre. » « Arrivés auprès de Jésus, ils voient le possédé assis... » « Le possédé le suppliait de pouvoir être avec lui. » « La foule s’assembla autour de lui. » « La foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait. » Il « prend avec lui le père et la mère de l’enfant et ceux qui l’accompagnent. »

    Cette foule va entrer en dialogue avec Jésus. « Voyant Jésus de loin, il accourut, se prosterna et cria de toutes ses forces : ‘Que me veux-tu, Jésus, Fils du très haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me fais pas souffrir ! » L’attitude générale est de se prosterner devant le Maître et les paroles ne sont pas seulement des demandes mais de véritables supplications ; tout le monde le supplie, les esprits mauvais comme les hommes. « Les esprits mauvais supplièrent Jésus : ‘Envoie-nous vers ces porcs, et nous entrerons en eux.’ » « Ils se mirent à supplier Jésus de partir de leur région. » « Le possédé le suppliait de pouvoir être avec lui. » Jaïre, le chef de la synagogue, « voyant Jésus tombe à ses pieds et le supplie instamment : ‘Ma petite fille est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive.’ » L’hémorroïsse aussi « vint se jeter »  aux pieds de Jésus.

    Que veut dire tout cela ? On le comprend mieux encore en suivant la description des sentiments de cette foule par rapport à Jésus. « Ils furent saisis de crainte. » « Tout le monde était dans l’admiration. » L’hémorroïsse était « craintive et tremblante ». A la guérison de la fille de Jaïre, les témoins « furent complètement bouleversés. » Qu’ils soient dans une attitude positive (de remerciement) ou négative (comme les propriétaires des porcs qui préfèrent voir Jésus s’en aller ailleurs), tous ont par rapport à lui l’attitude du serviteur ou de l’esclave par rapport à son maître. On y sent une grande distance psychologique. Jésus est d’un autre monde, d’une autre dimension. On ne supplie pas quelqu’un qui est l’égal de soi-même. Le pauvre peut supplier le riche, le faible peut supplier le fort, l’impuissant le puissant. On est encore bien loin de la relation de fraternité que Jésus va tâcher peu à peu de construire avec ses disciples et, à travers eux, avec chacun de nous. Il faudra beaucoup de temps pour que l’homme comprenne une réalité tellement nouvelle, tellement révolutionnaire, hors de tout ce qu’un homme avait pu expérimenter jusque là.

    Ce qui est sûr c’est que personne ne peut rester indifférent devant une telle manifestation de puissance et d’amour. On a tout de suite envie de partager cette « bonne nouvelle ». « Alors cet homme s’en alla, il se mit à proclamer dans la région de la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui, et tout le monde était dans l’admiration. » Et pourtant, à la fin de notre chapitre, Jésus « recommanda avec insistance que personne ne le sache ». Sans doute la prudence pour que personne ne l’empêche de continuer sa mission tant que son heure n’est pas encore venue.

    Le passage le plus émouvant de notre chapitre est sans doute celui qui montre la relation de Jésus avec la femme qui perdait son sang depuis douze ans. Jésus est venu lui donner la guérison, comme il l’a fait pour le possédé et pour la fille de Jaïre. Mais cela n’est rien encore. La guérison n’est pas le but final de Jésus. Un jour ou l’autre, cette personne tombera malade de nouveau et mourra. Alors, quel est son but ? Le salut ? Oui, sans doute : « Ta foi t’a sauvée. » Ce salut est mêlé aussi à une grande paix : « Va en paix et sois guérie de ton mal. » Mais ce qui est important ici, pour Jésus, c’est cette possibilité qu’il nous donne d’entrer consciemment dans ce rapport de réciprocité, d’amour réciproque qu’il vit déjà à l’intérieur de la Trinité et qu’il veut partager avec nous.

    Jésus aurait pu se contenter de se rendre compte « qu’une force était sortie de lui ». Cela aurait voulu dire que la guérison était advenue. Cette pauvre femme allait pouvoir vivre normalement. Mais en réalité elle était encore pleine de peur. Elle allait vivre tout le reste de sa vie comme une personne qui a honte de dire la vérité. Jésus veut que cette vérité la libère. Il veut que la foi la conduise à la paix et à la joie d’une relation nouvelle avec Dieu et avec le prochain. Là est la plus grande révolution que nous allons comprendre encore, peu à peu, au fil des chapitres qui nous restent à lire.

     

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    Perles de la Parole

     

    « Un homme possédé d’un esprit mauvais sortit du cimetière à sa rencontre. » (5,2)

    Rien de plus simple et de plus beau que ces deux verbes mis ensemble : sortir et rencontrer ! La réputation de Jésus s’est vite répandue dans tout le pays et tout le monde veut le rencontrer. Mais pour le rencontrer il faut sortir. Sortir de sa maison, de son milieu, de sa routine quotidienne. Sortir de soi-même surtout, de ses habitudes, de ses préjugés, de son égoïsme. Il faut, au moins pour un moment, tout quitter pour accueillir Jésus de tout son cœur et de tout son esprit. Alors aura lieu la rencontre et ce sera une véritable rencontre, celle de la réciprocité entre deux êtres qui s’aiment et se donnent l’un à l’autre totalement.

    Cela ne devrait pas être si difficile, surtout si on pense que c’est Jésus qui a déjà fait le premier pas. C’est lui qui est sorti le premier de son ciel pour venir à notre rencontre. Mais il veut que nous fassions nous aussi notre « premier pas », pour que la rencontre soit, en quelque sorte, entre deux personnes qui se traitent d’égal à égal. Ce n’est pas tout à fait vrai puisque nous ne sommes que de pauvres créatures bien limitées, et c’est pourtant vrai car Jésus le veut : il fait comme si nous étions comme lui, il fait confiance à la partie divine qu’il a mise en nous quand il nous a créés.

    Et, une fois faite notre part, une fois que nous sommes sortis de nous-mêmes, il n’y a pas trop à se préoccuper : c’est lui qui va organiser la rencontre, qui va prendre l’initiative, qui va engager avec nous le dialogue qui va transformer notre vie. C’est lui qui va nous guérir, nous apaiser, nous encourager, nous donner la force de continuer. Tout ne va pas être résolu en une rencontre, mais, si nous le voulons, cette rencontre peut se répéter, une fois, deux fois, chaque jour, chaque instant même, si nous sommes vigilants, et alors vraiment la vie s’illuminera au delà de tout ce que nous aurions pu imaginer.

    Et quand nous découvrons enfin que ce Jésus qui nous attend, qui désire tellement nous rencontrer, se trouve aussi en chacun de nos frères et de nos sœurs, quelle aventure se présente devant nous, à nous couper le souffle ! Il suffit d’un petit effort : sortir un peu plus chaque jour... jusqu’au jour où nous sortirons pour de bon de cette vie d’ici-bas pour rencontrer Dieu face à face et tous ceux que nous aurons aimés sur cette terre. Le passage sera sans doute difficile, mais si nous nous sommes entraînés toute la vie à sortir, ce sera seulement un acte de foi et d’amour en plus, avec une joie immense à partager ensuite pour toujours !

     

    « Annonce tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » (5,19)

    Quelques considérations très simples à faire à la lecture de cette petite phrase. D’abord ce que Dieu, le Seigneur, « fait », c’est toujours « pour » quelqu’un, pour moi, pour toi, pour l’humanité, pour notre bien, pour les brebis perdues... L’action de Dieu n’est jamais un caprice sans signification, elle est toujours un acte d’amour efficace, surprenant, positif. Son action est aussi toujours pleine de « miséricorde ». Que veut dire cela ? Nous savons que Dieu est amour, cela n’est-il pas suffisant ? Pourquoi ajouter le mot « miséricorde » ?

     C’est simplement parce que l’homme, chacun de nous, qui devrions vivre avec Dieu et notre prochain l’amour réciproque, nous nous arrêtons souvent en route, nous coupons le courant. Dieu a fait le premier pas, nous avons commencé peut-être à répondre, mais voilà que nous nous sommes distraits en route, ou bloqués sur un obstacle imprévu. Dieu ne nous en veut pas, il nous pardonne tout de suite. Mieux encore, il fait notre part, il traite avec nous comme si nous avions répondu, il comble notre vide et l’échange peut reprendre comme s’il ne s’était jamais interrompu. Quel amour immense et merveilleux que celui de Dieu !

    Il nous reste tout de même une autre tâche à assumer : prendre conscience de tout cela et l’annoncer. Participer avec Jésus à la diffusion de la « Bonne nouvelle ». Tellement de gens, comme nous peut-être autrefois, n’ont pas encore bien compris ce qui se passe, l’amour et la miséricorde de Dieu. Ils ne l’ont peut-être même pas compris du tout. Certains sont complètement réfractaires à ce genre d’annonce, parce que sans doute on leur a montré une idée fausse de Dieu. A nous de l’annoncer, par des paroles s’il le faut, mais surtout par notre témoignage de vie, par nos actions, nos réactions, nos attitudes devant les problèmes de la vie. C’est beau d’avoir découvert ce que Dieu a « fait pour nous » dans sa miséricorde, c’est encore plus beau de partager cette découverte avec le plus grand nombre possible de nos compagnons de voyage.

     

    « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. » (5,28)

    Formidable cette pensée qui traverse soudain l’esprit de cette pauvre femme malade, malade depuis 12 ans déjà et qui avait perdu l’espoir en même temps que tout son argent dépensé sans résultat auprès de médecins qui n’avaient rien pu faire ou qui l’avaient peut-être même trompée ! Mais comment cela va-t-il être possible ? Il suffira vraiment de toucher la tunique de Jésus pour que toute une vie soit transformée ? Et c’est pourtant bien ce qui va se passer.

    Mais qui a mis cette idée bizarre dans la tête de cette désespérée? C’est Dieu lui-même par son esprit. Dieu qui pourrait guérir la malade sans même lui demander son avis, a besoin qu’elle fasse sa part. Une part à la fois toute simple, apparemment tellement facile : il suffit d’étendre la main un instant pour toucher le vêtement de Jésus. Mais c’est un geste en même temps si difficile, car notre amie a une peur terrible de se faire remarquer, que tout le monde sache la vérité.

    Notre vie passe souvent par des épreuves de ce genre. Combien de fois dans nos relations, notre travail, pour notre santé, nos activités, nous frisons la catastrophe, nous pensons que tout va être irrémédiablement gâché. Et l’esprit de Dieu nous met dans la tête une solution, un geste tout bête à faire. Nous avons peur de le faire, nous inventons mille excuses pour rester plus tranquilles dans notre « maladie ». Mais, si nous nous laissons convaincre, si nous faisons un seul petit acte de foi suivi par une action concrète cohérente, tout va changer, tout va se résoudre et nous serons sauvés.

     

    « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. » (5, 34)

     « Ne crains pas. Crois seulement. » (5, 36)

    Notre monde moderne, surtout en occident, est malade du désir de sécurité. On veut tout assurer pour l’avenir comme pour le présent. On assure sa voiture contre les accidents, la maison contre les incendies ou les voleurs, la santé contre les maladies. On vote aux élections pour les candidats qui nous promettent plus de sécurité dans le travail ou dans la rue. On devient malade en essayant de tout prévoir et il y a toujours des imprévus, de petites ou de grandes catastrophes contre lesquelles toutes les assurances du monde ne peuvent rien. Alors que faire ?

    Croire simplement. Croire n’est jamais une assurance, même si on a essayé de faire de la foi un dépôt rassurant que beaucoup de gens ont complètement perdu, parce que la foi ne peut jamais être fixée comme on fixe un clou dans un mur. Croire c’est se lever le matin et se jeter dans les bras de ce Dieu que nous ne voyons pas, mais dont l’amour nous attire. Croire c’est se jeter à l’eau dans des relations avec nos frères et nos sœurs qui sont toujours à réinventer, même si la veille tout s’était bien passé. Croire est une aventure. C’est le prix que Dieu nous demande pour qu’il ne fasse pas tout seul tout le travail : il nous demande juste une petite part, petite et si difficile en même temps !

    Mais si nous avons le courage de croire, et de recommencer à croire après chaque épreuve, nous trouverons la paix, nous serons guéris et sauvés, nous ne craindrons plus. La vie est tellement plus passionnante quand on l’affronte de cette manière. Pas de place pour l’ennui, pas de place pour le pessimisme, pas de place pour la solitude. Notre voyage s’animera chaque jour un peu plus avec la joie communicative de partager cette découverte avec tous ceux que nous croiserons sur notre route.  

     

     « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? » (5,39)

    Ces mots de Jésus peuvent sembler ici bien sévères. N’est-ce pas naturel de pleurer et d’être agité devant la mort ? La foule croyait peut-être que Jésus pouvait faire le miracle de guérir des malades, mais ressusciter quelqu’un de la mort, c’était impensable. Et pourtant Jésus nous demande d’avoir confiance en lui, au delà des apparences.

    Pleurer et être agité sera donc considéré comme un péché ? Là n’est pas la question. Dans notre pauvre petit esprit malade de complexes, de jugements, de scrupules, nous enchaînons un problème avec un autre. Même si c’était un péché cela n’a pas d’importance puisque Jésus nous les pardonnera tous, comme nous l’avons vu au chapitre 3. Dieu ne va pas nous juger si nous pleurons et nous sommes agités. Lui-même a pleuré sur Jérusalem ou à la mort de son ami Lazare. Les pleurs et l’agitation sont parfois même salutaires, car ils nous aident à prendre conscience de nos limites, à demander de l’aide à Dieu au lieu de penser que nous sommes capables de tout résoudre tout seuls.

    Mais ici encore Jésus nous demande de jeter en lui tous nos soucis, nos angoisses, nos problèmes. Rien ne peut être un obstacle pour toujours. Même la mort est comprise dans l’immense dessein d’amour qu’il a sur chacun de nous. La preuve, c’est que bientôt lui-même va affronter cette mort de la plus cruelle des manières pour nous montrer que jamais il ne va nous abandonner. Alors aidons-nous seulement à voir chaque fois un peu plus loin que les apparences. Restons surtout unis devant les problèmes car si nous sommes unis, Jésus est présent au milieu de nous et nous fait voir la lumière au delà des ténèbres. Il nous a donné sa vie pour cela et on pourrait penser qu’il doit être bien triste si nous ne croyons même pas à tout ce qu’il a fait pour nous.

     

    « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » (5, 41)

    Nous sommes toujours ici dans la même logique : sortir de nous, croire en nous jetant en Dieu, ne pas rester sur place à craindre et à pleurer, et maintenant nous lever. Jésus parle ici avec autorité, c’est un ordre qu’il donne à la jeune fille qui est morte. Mais quel ordre si celle-ci ne peut même pas l’entendre ? C’est à nous que Jésus adresse ces mots, pour nous montrer qu’il est tout puissant dans son amour. Rien ne peut lui résister s’il a décidé de trouver une solution définitive à nos problèmes les plus terribles. Il suffit qu’il le veuille et qu’il exprime cette volonté bienfaisante.

    Mais ici encore, Jésus nous demande de faire notre part. Et notre part sera une fois de plus toute simple : il suffira de nous lever. Quoi de plus naturel et ordinaire que de nous lever quand nous sommes assis ou couchés. Si nous sommes dans un état normal, si nous ne sommes pas paralysés par un mal qui nous empêche de bouger, quoi de plus facile et rapide que de nous lever ?

    Après avoir lu et relu notre chapitre, après l’avoir médité, contemplé, après avoir laissé ces perles de la Parole pénétrer en nous et nous transformer de l’intérieur, je crois que pour toujours nous aurons envie de nous lever, de rester debout quoi qu’il arrive. Nous tomberons quand même de temps en temps, pour nous rappeler sans doute que nous sommes faibles tout seuls. Et cela donnera du courage à nos frères et à nos sœurs qui hésitent eux aussi à se relever. Un peu de « gymnastique » chaque jour pour rester en bonne santé dans notre esprit, notre cœur et notre corps : c’est tout le bien que Jésus nous souhaite !


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  • Malheureusement la tempête est arrivée. On s’y attendait un peu, car il y avait de plus en plus de tensions dans le pays en particulier entre Libanais et Palestiniens. On sentait une sorte de haine qui montait, sans en comprendre exactement toutes les raisons. Et de fait, s’il y avait des raisons évidentes avec la présence de beaucoup d’armes dans les camps palestiniens qui risquaient de déborder, on allait peu à peu comprendre que de grands intérêts internationaux voulaient cette guerre stupide et inutile où personne n’allait gagner mais tout le monde allait perdre beaucoup.

    Du début de l’année je ne me souviens plus grand chose. Un fait m’a tout de même marqué. C’était début janvier à Rome où je me suis retrouvé dans une rencontre de focolarini mariés de toute l’Europe. Un certain nombre de focolarini italiens des premiers temps étaient présents. Lorsqu’ils apprenaient que je venais de Beyrouth, ils me disaient tous : « Ah, mais alors tu es au focolare avec Guido, salue-le moi beaucoup ! ». Combien de gens connaissaient Guido et avaient été touchés autrefois par son amitié. L’un d’entre eux en particulier me dit : « Tu sais, si je suis ici avec toi aujourd’hui, je le dois à Guido. Un jour, dans mes débuts avec le Mouvement, je passais par un moment de crise et je voyais tout noir. Je suis allé au focolare (à Rome je crois), j’ai été reçu par Guido qui m’a écouté longuement et j’ai retrouvé la paix et la crise est passée. » Retourné à Beyrouth, je transmets toutes ces salutations chaleureuses à Guido et je lui dis : « Il y en a un en particulier, qui s’appelle Cesare, qui m’a raconté que tu l’as sauvé dans un moment difficile. » Guido se met à rire, je lui demande pourquoi et il me répond simplement : « Tu sais, ce jour-là, où Cesare est venu me voir et qu’il voyait tout noir en lui, moi, Guido, je voyais encore plus noir que lui, mais je me suis mis à l’écouter et tout s’est résolu. » Une belle leçon de vie.

    En cette année 75, ont commencé aussi les voyages, qui allaient devenir réguliers, de Guido ou Aletta avec Jacques et Pierrette en Egypte. Ils en retournaient enchantés. Le peuple égyptien est tellement attachant et toute une petite famille des Focolari allait naître là-bas aussi avec toujours le même esprit. Autour de Pâques nous avons pu aller encore faire un saut en Terre Sainte pour une deuxième Mariapoli. Cette fois-ci nous avions des permis officiels du Ministère de la Défense libanais pour passer la frontière au sud pour motifs religieux. Jean-Paul était également du voyage ; il allait bientôt nous quitter pour aller étudier l’anglais en Irlande et, à cause de la guerre, il n’allait plus revenir. Un peu plus tard Miriam allait encore faire un nouveau voyage en Jordanie avec une « gen ». Et n’oublions pas la Syrie où se développait toute une communauté à Homs et dans les villages des environs autour de P. Michel et de P. Massoud.

    Un autre évènement a eu lieu le 1er mars, au niveau mondial, avec le premier « Genfest » (festival de la génération nouvelle) au Palais des Sports de Rome, avec 20.000 participants. Un groupe de nos jeunes a pu y être présent. Nos jeunes filles ont même préparé une danse symbolique, avec une belle musique libanaise, qui a touché tous les participants. Une de ces jeunes filles était une élève sourde de nos amies de l’IRAP qui dansait aussi bien que les autres: petit miracle de l’amour. C’était aussi notre première contribution comme Mouvement naissant au Liban a un tel niveau international. Beaucoup d’autres allaient suivre.

    Et puis est arrivé le 13 avril. Je n’oublierai jamais. Et personne n’oubliera, de ceux qui vivaient alors au Liban. C’était un dimanche après-midi. Nous redescendions de la montagne en voiture, après une belle réunion de préparation pour la Mariapoli prévue au mois de juillet. Il y avait dans les rues, sur les trottoirs, une agitation bizarre, inhabituelle, une sorte de vent de panique. A l’époque, nous n’avions évidemment pas de téléphone portable pour demander à quelqu’un ce qui se passait. Un ou deux coups de téléphone, à peine arrivés à la maison, et on apprend la nouvelle : il y a eu une bataille entre des miliciens phalangistes et des combattants palestiniens, des morts et des blessés. Ce n’était pas la première fois que la violence se faisait entendre, mais jamais encore avec cette ampleur, on sentait que quelque chose de tragique était en train de commencer. Guido, plein de courage, avec peut-être un brin d’inconscience, reprend la voiture et va se renseigner sur le lieu même de la bataille, à 2 km de chez nous. Le soir, à la radio, on demande du sang à l’Hôtel Dieu, dans notre quartier chrétien, et dans le camp palestinien de Sabra (qui deviendra plus tard célèbre pour des massacres terribles qui y seront perpétrés). Nous sommes quatre à la maison ; sans hésiter nous nous divisons, deux d’entre nous vont à l’Hôtel Dieu et Pierre et moi partons pour Sabra. Quel accueil chaleureux là-bas ! Voir des étrangers qui donnent leur sang pour leurs blessés, ces gens qui ont déjà tout perdu dans leur pays d’origine et qui sont pris au piège maintenant de la politique internationale qui se sert de leur cause pour d’autres intérêts. Au retour dans notre quartier nous nous apercevons que certaines personnes n’ont pas apprécié notre geste : « Comment, vous donnez votre sang aux Palestiniens ? » L’engrenage de la haine, de la vengeance et de la violence aveugle vient à peine de commencer.

    Je me souviens qu’avec Guido nous avons essayé de nous battre pour arrêter ce danger infernal. Une fois que je rentrais du travail, je voulais acheter des légumes à l’un de ces marchands ambulants, presque tous musulmans, qui parcouraient chaque jour nos ruelles. Je vois un attroupement : un milicien chrétien de notre quartier était en train de crier très fort à un pauvre vendeur effrayé : « Va-t-en d’ici, retourne dans ton camp et ne remets plus jamais les pieds dans notre quartier ! » Je m’interpose contre cette injustice et je demande au jeune homme : « Combien coûte ton kilo de pommes de terre ? » Mais celui-ci s’enfuit en courant : s’il m’avait répondu, c’est lui qui se serait fait tabasser. Je me retrouve seul devant le milicien et l’attroupement : « Tu viens faire des problèmes chez nous ? » Je ne réponds pas et je rentre bien triste à la maison. A partir de ce jour là, nous avons parlé de non-violence seulement à la maison ou dans des salles fermées de rencontres. C’était inutile de jouer au héros et de se faire tirer dessus pour une idée, aussi noble soit-elle. Pendant 16 ans nous allions continuer à croire à la paix, mais comme les premiers chrétiens dans les catacombes, sans nous faire voir.

    Le premier cycle de batailles allait durer trois semaines, puis quelques semaines de reprise et d’espoir, de nouveau quelques semaines de combats, une autre période d’accalmie et un troisième round de violences jusque début juillet. Les premiers jours on ne comprenait même pas d’où venaient les tirs. C’étaient des tirs de kalachnikovs, de fusils mitrailleurs, de RPG, d’obus de mortiers, des armes encore relativement légères. Mais on ne savait plus qui était l’ennemi de qui. Les milices enrôlaient les jeunes dans les quartiers pour se défendre. Ceux qui se sentaient en danger déménageaient. On commençait malheureusement à voir que les musulmans de nos quartiers ne se sentaient plus en sécurité chez nous, comme beaucoup de chrétiens dans les quartiers musulmans de Beyrouth Ouest. Et cette guerre, voulue par des intérêts internationaux évidents, prenait peu à peu l’allure d’une guerre de religion qui n’était absolument pas son motif véritable au départ : un piège mortel dans lequel beaucoup allaient tomber sans s’en rendre compte.

    Les premiers temps, quand on commençait à entendre des tirs, on restait sagement à la maison. On sortait le moins possible. Si l’on faisait attention, il n’y avait pas encore trop de danger direct. Evidemment nous étions vite fatigués, on dormait de moins en moins. Il y avait une sorte d’accord tacite entre tous pour éviter les grandes batailles pendant la journée, au moment où les gens vont au travail et les enfants à l’école. Et c’était donc surtout l’après-midi, le soir et jusqu’à une heure avancée de la nuit que les tirs se déchainaient. Une nuit nous avions mis un petit magnétophone sur le rebord de notre fenêtre qui surplombe la vallée : les bruits qui montaient des rues d’en bas résonnaient très fort. Le résultat était impressionnant : des chants d’oiseaux, les coups de deux heures du matin d’une grande horloge, encore des chants d’oiseaux, puis des explosions, des bruits de fusillades, de nouveau les oiseaux, d’autres explosions, d’autres fusillades, plus de 10 minutes d’enregistrement. Lorsqu’Enzo, un des premiers focolarini, est venu de Rome pour nous visiter et comprendre la situation, nous lui avons fait écouter l’enregistrement comme un combattant fier de ses blessures de guerre. Il est devenu tout pâle, il n’a rien dit et nous avons compris que nous venions sans doute de faire une gaffe qui allait préoccuper tous nos responsables à Rome.

    Tout n’était quand même pas tragique et la guerre est parfois la cause d’aventures originales. Dans un des immeubles situés en face du nôtre (du côté des balcons de la cuisine et de la salle à manger) trois jeunes filles qui passaient désormais leur temps sur leur balcon au-dessus de nous, parce qu’elles y étaient plus à l’abri, ont commencé à s’amuser à nous observer. Un jour qu’elles regardaient en riant Rino en train de repasser (chose étrange au Liban, au moins à cette époque là, de voir un homme repasser), Rino est sorti sur le balcon en leur criant : « Vous feriez mieux de venir m’aider plutôt que de rire ! » C’était un premier contact. Et voilà qu’au bout de quelques jours commencent à apparaître de petits billets en anglais sur notre paillasson, signés « stranger » ! D’où venaient-ils ? Un jour, en ouvrant la porte, nous surprenons une de ces jeunes filles qui venait juste de déposer un nouveau billet. Sur le coup elle était bien confuse, mais elle a repris courage quand nous l’avons invitée à entrer chez nous et que ses sœurs l’ont vue, triomphante, par la grande baie vitrée du salon. En fait, c’était Pierre Baaklini, qui vivait alors avec nous, qu’elles avaient pris pour un étranger. C’est ainsi que nous avons fait connaissance. Et, quelques années plus tard, Amal s’est engagée comme volontaire avec le Mouvement et y a envoyé son fils. Les chemins pour entrer en relation sont bien variés !

    Début juillet, c’était donc le troisième round de combats. Les jeunes du local « gen », à 500 m de chez nous, étaient dans une zone dangereuse. Ils avaient donc dû abandonner l’appartement. Certains étaient rentrés chez eux et un ou deux sont venus se réfugier chez nous au focolare. Nous devions préparer la Mariapoli pour fin juillet, mais désormais nous étions presque sûrs qu’il fallait l’annuler. Dans la vie il faut tout de même essayer de croire jusqu’au bout à l’impossible. Avec Pierre B. nous avons mis les bases d’un spectacle de 2 heures sur le thème de l’année : la Parole. Nous avons préparé des sketchs, un montage de diapositives sur la création et l’histoire de l’humanité avec de la musique. Nous avons répété des chansons connues et nous en avons inventé d’autres. En général j’écrivais les paroles et Pierre mettait la musique. Combien ces moments tragiques nous donnaient de l’inspiration, c’était incroyable ! « Tant de paroles pour oublier l’amour, tant de culture qui ne sait pas aimer. » « Ta Parole avait créé les hommes avec un cœur qui puisse aimer...mais un jour ils ont oublié... » Cette grande souffrance vécue donnait des ailes à notre imagination.

    Et voilà que le miracle a eu lieu. La guerre s’est arrêtée quelques jours avant la Mariapoli. Nous avons pu nous retrouver comme prévu, comme si de rien n’était. Il y avait une émotion extraordinaire de se retrouver après ce cauchemar de mort. Beaucoup croyaient vraiment que la guerre était finie, qu’on allait trouver des accords politiques et que la vie normale allait reprendre le dessus. C’était une période d’espoir. Notre spectacle de deux heures, avec les moyens du bord, notre petit orchestre déchaîné, a eu un effet formidable. Beaucoup de gens pleuraient. A la conclusion de la Mariapoli, Jacques est monté sur l’estrade, au nom de tous, en disant : « Maintenant que ce cauchemar est passé, c’est à nous de jouer, à nous de créer des ponts avec tous nos amis musulmans, chacun a des amis dans tous les quartiers, nous devons tisser un filet de paix pour que cette violence ne se reproduise plus jamais. » Les applaudissements n’en finissaient plus.

    Comme elle était belle cette Mariapoli ! Il y avait beaucoup de nouveaux visages, des gens attirés par cet idéal d’unité qui semblait complètement irréel à peine quelques jours plus tôt. Impossible ici de citer tous les noms : on se rappelle évidemment les frères Chehadé, Adel, Joe et Fadi (qui est actuellement aux Etats-Unis un des grands patrons d’internet au niveau mondial), May et Marlène, Saïd. Rosette, la première focolarine locale était aussi avec nous après ses deux ans de formation à Loppiano et avant de partir pour l’Algérie.

    Après la Mariapoli, un peu de repos. La providence nous a offert à Aïn Aar la maison du Père Niederer, père jésuite hollandais qui était l’aumônier des Sœurs du Bon Pasteur et qui devait s’absenter plusieurs mois. Il y avait de la place pour tout le focolare et même un ou deux « gen ». Les focolarines étaient à l’Irap de l’autre côté du village. Tous les jours c’était comme si la Mariapoli continuait dans une grande atmosphère d’enthousiasme. Et puis soudain, fin août, ... de nouvelles batailles au centre ville de Beyrouth et des massacres. La guerre avait repris de plus belle et n’allait plus s’arrêter pendant 16 ans. De vacanciers au repos, nous étions devenus des réfugiés à la montagne, car c’était dangereux de redescendre à Beyrouth. Pierre LV et Rino ont tout de même continué à aller au travail au centre ville, mais l’entreprise où ils travaillaient a bien vite déménagé dans de nouveaux locaux plus sûrs dans notre quartier d’Achrafieh : pendant quelques temps ils avaient presque risqué leur vie dans des ruelles qui devenaient désormais une sorte de no man’s land, la ligne de démarcation entre Beyrouth Est où nous avions notre maison et Beyrouth Ouest, la partie plus musulmane et cosmopolite, avec les camps palestiniens.

    Il fallait désormais s’organiser autrement. Plus rien n’allait être comme avant. Une incertitude totale pour le travail, la rentrée des classes. Pour l’instant on pouvait seulement attendre et continuer à se retrouver avec le plus possible de nos amis pour prier, pour échanger, pour s’entraider. C’était aussi le temps de découvrir de nouveaux amis, attirés sans doute par notre sérénité au milieu de l’angoisse de la guerre : on pense en particulier à Guy et Micheline au Centre de la Croix rouge libanaise avec qui commence un chapitre très spécial de notre vie au Liban.

     Entre temps Aletta et Guido sont partis à Rome à la rencontre annuelle des responsables du Mouvement : ils vont pouvoir expliquer notre situation. De fait, au bout de quelques semaines les voilà de retour. Rarement j’ai vu Guido aussi sérieux, lui qui d’habitude n’arrête pas de semer la joie autour de lui, même dans les situations les plus difficiles. Il nous annonce la nouvelle : Chiara et les responsables du Mouvement en Italie nous demandent de partir tous pour Rome, car ils sont inquiets pour notre vie. Tous, c’est-à-dire les deux focolares, féminin et masculin. C’est beau de sentir qu’on pense à nous là-bas, mais c’est un grand moment de crise pour nous. Alors que depuis plusieurs années nous essayons de vivre et de partager avec nos amis libanais ce grand idéal d’amour réciproque où l’on doit être prêt à donner sa vie pour ses frères et ses sœurs, voilà qu’au moment du danger on s’en va et on les laisse tout seuls. Cela nous semblait un contre-témoignage terrible. Laisser tout seul Joseph, par exemple, qui vivait déjà au focolare avec nous, mais qui n’avait pas de passeport pour quitter le Liban. Et abandonner toutes ces familles, ces gens en difficulté qui avaient tellement besoin de nous.

    En réalité cette période, vécue en quelque sorte au départ comme une sorte d’injustice involontaire, s’est avérée une immense grâce de Dieu qui nous a donné ensuite la force d’affronter toutes les épreuves qui se sont succédées. Il faut parfois se laisser faire par l’amour de Dieu et des autres sans tout comprendre. Et de l’amour nous en avons trouvé de manière extraordinaire. Nous avons compris à Rome que tout le Mouvement dans le monde vivait et priait pour le peuple libanais. Dès le lendemain de notre arrivée nous nous retrouvons tous à la maison de Chiara. Nous sommes tous là, avec Jean-Paul et Ricardo qui nous ont rejoints pour l’occasion. Chiara pose des questions à chacun dans une atmosphère de famille unique. Puis elle nous envoie chacun rassurer nos familles inquiètes, en Italie ou en France. Et elle nous propose d’aller vivre une période à Loppiano dans l’attente de la suite des évènements. Jean-Paul et Ricardo ne reviendront plus au Liban, le premier retournera en France et le second en Argentine. Martine aussi partira pour l’Argentine où elle restera quelques années avant de revenir à Rome pour être pendant une longue période au service du Conseil des Laïcs au Vatican.

    A Loppiano nous sommes encore le centre de l’attention de tout le monde. On nous demande de raconter nos expériences de la guerre qui ressemblent étonnamment aux expériences de Chiara et de ses premières compagnes à Trente pendant la deuxième guerre mondiale. « C’était la guerre, tout s’écroulait et sur ce fond de mort Dieu nous a fait découvrir son amour », a toujours raconté Chiara. C’était notre tour de vivre cette expérience et de la partager.

     A Loppiano, il y a aussi Pierre B., le premier libanais après Rosette à venir participer à l’Ecole de formation des focolarini. Une belle expérience pour lui. Avec ses talents artistiques il sera bien vite embauché dans l’orchestre du Gen Rosso où il chantera quelques chants libanais comme « Taala bainana » (« Viens parmi nous »). Pierre vivra une expérience belle, intense mais aussi difficile à Loppiano. Pourquoi difficile ? Parce que les Libanais sont extraordinaires dans l’art de se faire un avec les autres (de là aussi leur succès depuis l’antiquité dans le commerce), mais on finit par croire qu’ils sont comme des Européens, qu’il n’y a pas de différence. Un Africain ou un Chinois, on sent que c’est une autre mentalité et un Européen apprend avec eux à être plus délicat, à respecter cette diversité. Le Libanais est tellement bien avec tout le monde qu’il finit par ne plus être compris dans sa véritable identité : difficultés normales pour vivre aux dimensions de « l’homme-monde » (un homme au cœur ouvert sur le monde entier)  comme nous le dit Chiara. Ce devait être peut-être la même expérience pour Josyane, Leila et Ghada venues elles aussi à l’Ecole des focolarines. Ghada faisait également partie de l’orchestre du Gen Verde. Dieu continuait à appeler des ouvriers pour sa vigne.

    Début décembre nous nous retrouvons de nouveau à Rome avec Chiara pour faire le point, bien désireux de partir. Mais c’est justement le moment du « samedi noir » du 6 décembre avec de nouveaux massacres. Nous attendrons encore. Guido et Pierre LV obtiennent quand même l’accord d’aller à Chypre pour suivre la situation de plus près et la veille de Noël ils arriveront à Beyrouth où ils retrouvent Joseph et tous les amis. Rino et moi sommes encore à Loppiano. La fin de l’année se termine dans une incertitude immense. Dieu sait comment transformer tout en positif, faire du bien même avec le mal. Nous allons l’expérimenter pendant des années, des années inoubliables où l’amour réciproque vécu va nous faire surmonter tout le reste.


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  • Ce qui est le plus beau dans la vie, c’est lorsque s’établit l’harmonie entre la pensée, les sentiments, la volonté, les paroles et l’action. Comment en arriver là, direz-vous ? C’est bien le but de notre blog : essayer de dire ce que nous « sommes » et d’ « être » ce que nous disons. Vouloir ce que nous disons et nous faisons. Ressentir au plus profond de nous-mêmes que nous « sommes » ce que nous exprimons au dehors. C’est une conquête de chaque jour.

    Mais je voudrais faire aujourd’hui une simple considération qui me semble tellement importante. Avez-vous remarqué que nous ne pouvons « être » que du positif, que du bon, du bien ou du beau ? D’où me vient un tel optimisme déplacé, direz-vous ?

    Essayons de prendre quelques exemples. Je veux aider un ami dans le besoin, un ami qui souffre parce qu’il est malade, parce qu’il se sent seul ou pour n’importe quelle raison. J’ai décidé de l’aider. Je l’appelle au téléphone pour le lui annoncer. Je me prépare à le faire. Je sors de chez moi. J’arrive chez lui. Je fais tout ce qu’il m’est possible de faire pour le soulager : écoute, aide concrète, conseil, partage d’une expérience vécue où moi aussi je me suis trouvé dans le besoin. Dans toute cette démarche, je vais tâcher d’être pleinement disponible, je vais montrer à mon ami qu’il est important pour moi, je vais vraiment me concentrer sur ses problèmes, les porter avec lui autant que je le pourrai.

    Ne pensez-vous pas que dans ces paroles et ces actions je serai vraiment présent de tout mon cœur et de tout mon esprit ? Bien sûr, c’est peut-être une situation extrême où je suis presque obligé de me donner tout entier. Vous me direz peut-être que souvent, dans la routine de la journée, nous faisons les choses à moitié, nous affirmons certaines choses sans y croire complètement. Nous ne « sommes » pas bien souvent complètement ce que nous disons et nous faisons. C’est sûr. A chacun de nous de voir avec lui-même quel est son idéal et s’il veut se contenter d’une vie à moitié ou s’il veut la prendre comme on croque une pomme à pleines dents, s’il veut vivre sa vie le plus pleinement possible. Nous en reparlerons.

    Mais ce que je remarque, c’est qu’il est, bien heureusement, impossible d’ « être » de la même manière une parole ou une action négative. Si je me mets soudain en colère et si je dis des mots qui dépassent ma pensée parce que j’ai été blessé par quelqu’un, est-ce que je sens que je « suis » tout entier ma colère, ou ces paroles méchantes qui sortent de ma bouche et que je vais regretter dans cinq minutes ? Certainement pas !

    Ma conclusion, rapide pour aujourd’hui, toujours pour rester dans les limites d’un article de blog, est finalement celle-ci. Je ne peux « être » moi-même qu’en étant ce qui crée le positif, l’harmonie, la paix, les relations de réciprocité entre les hommes. On dit bien d’ailleurs : cette personne est toute amour. On ne dira jamais : cette personne est toute colère, ou toute haine. On dira plutôt qu’elle est remplie de haine, qu’elle est envahie par la colère comme des réalités qui peuvent entrer en nous et en ressortir aussi vite qu’elles nous ont pénétrés, mais qui ne sont pas « nous ». On dit même qu’une personne est possédée par le mal, comme un élément extérieur qui vient la dominer. Une personne ne « sera » jamais le mal. Elle pourra au maximum dire du mal ou faire du mal. Elle ne peut être au fond d’elle-même que le bien, car c’est dans le bien qu’elle va se réaliser totalement, qu’elle va se sentir en harmonie avec les autres et avec l’univers. Notre recherche sur les mots n’en est qu’à ses débuts, mais ne trouvez-vous pas qu’elle va être passionnante, si ces mots, ces paroles, ces verbes, ce vocabulaire «  en vie » tout entier, nous aident finalement à être de plus en plus nous-mêmes.


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