• La maladie de "l'individu"

    Vous savez, je suis de plus en plus persuadé qu’une des plus grandes maladies de notre époque, en particulier de notre civilisation occidentale, c’est « l’individu ». Non, je ne me suis pas trompé, je ne voulais pas parler seulement de « l’individualisme » qui a envahi notre monde sans même qu’il s’en rende compte. Mais l’individualisme, on peut avoir conscience que c’est un défaut. Tandis que l’individu, c’est devenu une idole, un véritable dieu de nos temps modernes, ou bien un roi, un tyran, un dictateur, tous les noms de ce genre que vous voudrez lui mettre.

    On veut nous faire croire que l’humanité a beaucoup progressé avec la déclaration des droits de l’homme. Et c’est en partie vrai. Mais si vous regardez bien cette déclaration, on y revendique surtout les droits de l’individu. Comme si l’individu était désormais le seul représentant de l’homme. C’est cela qui me révolte ou me rend triste selon les moments.

    Mais vous qui me lisez en ce moment, vous pensez vraiment que vous êtes d’abord un individu ? Moi, non ! Cela fait bien longtemps que j’ai pris conscience d’être un homme (dans le sens d’une goutte d’humanité dans l’océan de l’homme) et que je sais trop bien que cette goutte ne s’est pas développée toute seule.

    Alors, bien sûr, on nous apprend à construire des relations sociales pour ne pas rester isolés. Mais finalement, c’est pour exploiter ces relations sociales au service de notre individualité. Nous sommes là ensemble, juxtaposés les uns aux autres, et chacun essaye de profiter le plus possible des autres pour se développer lui-même, c’est à peu près la mentalité courante.

    Je crois qu’il y a là un immense malentendu. Ce qui est important ce n’est pas l’individu, c’est le « moi ». Car chaque « moi » est unique, irremplaçable et jusque-là je pense que nous sommes tous d’accord. Alors, me direz-vous, je préfère l’égoïsme à l’individualisme et il n’y a pas une grande différence.

    Mais c’est là qu’on ne se comprend pas. Le « moi » est une réalité sacrée qui m’a été offerte à la naissance sans me demander mon avis. Et c’est ce « moi » qui a commencé à donner un sens à ma vie et qui continuera à le faire jusqu’à ma mort. Mais ce « moi » ne s’est reconnu comme tel que par la relation d’ouverture réciproque avec des milliers d’autres « moi », comme moi et pourtant si différents. C’est seulement parce que tu es « toi », c’est-à-dire un autre « moi », que moi aussi j’ai appris et j’apprends chaque jour à être moi-même.

    Et ce « moi » unique, original, sympathique, riche de valeurs, de sentiments, de talents, ne se développe qu’avec le développement de toute l’humanité. Un morceau d’humanité qui souffre ou qui régresse, et c’est mon « moi » qui en subit en fait, tôt ou tard, des conséquences désastreuses.

    Je sais bien que tout cela est trop rapide pour être complètement vrai. Un article de blog ne peut être qu’une caricature sans trop de nuances. Mais dites-moi si l’éducation que reçoivent nos jeunes dans la société de consommation, à l’école ou à travers les médias, ne les pousse pas trop souvent à ce culte de l’individu qui atrophie finalement ou paralyse leur véritable « moi », désireux de vivre pour un monde meilleur et qui se retrouve desséché à lutter simplement pour quelques droits égoïstes, comme celui d’être respecté, traité comme tout le monde, à égalité avec les autres. Et cela me fait une belle jambe si nous nous respectons tous, chacun isolé dans son coin, au lieu de nous aimer, de nous connaître, de vibrer chaque jour un peu plus à la découverte merveilleuse des autres « moi » qui nous entourent et avec lesquels nous pouvons former un « nous » qui est le seul avenir possible de l’humanité.

    Ne voit-on pas que le grand projet de l’Europe unie est en train de s’écrouler, parce que l’Europe, au lieu d’être une harmonisation de tous ces « moi » riches de valeurs qui pourraient se compléter, est en train d’être un simple amalgame d’individus qui se mettent d’accord pour ne pas se toucher ? On nous laisse même croire en Dieu et prier (ce serait aussi un droit de l’individu), à condition que cela ne vienne pas déranger mon voisin, dans ma sphère privée, comme ils disent ! Sphère privée, oui, absolument, car elle est finalement « privée » de tout ce qui pourrait faire la beauté de l’humanité, l’altruisme, l’héroïsme de donner sa vie pour un idéal humanitaire…

     

    Mais heureusement il y a encore beaucoup de gens qui croient à ces valeurs et qui luttent pour elles de tout leur cœur. L’humanité n’est pas morte, mais elle doit quand même se secouer si elle ne veut pas finir complètement paralysée. 


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  • Commentaires

    1
    JPR
    Dimanche 8 Janvier 2017 à 16:03

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    Un très beau texte pour sortir des oppositions rapides et ... stériles

    "Car vous commencerez par le respect.
    Vous ne direz point : la vieille qui brûle un cierge et qui marmonne est une superstitieuse. Ou : cet homme amoureux d'un enfant n'est qu'un pédéraste. Ou : ce révolutionnaire aigri est un aigri. Ou : cette femme acariâtre et dévoreuse de ses enfants est une malade. Vous ne direz rien de tel. Vous ne mettrez point votre frère et semblable dans une prison. Tu ne tueras pas.

    Vous commencerez par le respect. Vous ne direz pas :
    Dieu est ceci et cela, il existe ou il n'existe pas (c'est-à-dire: il est comme je l'imagine, ou : comme je l'imagine, il n'est pas). Vous ne me ferez pas dire ce qui vous convient. Vous ne tirerez pas à vous ce qui, de moi, parvient très lointainement à vos oreilles, pour en faire la justification de vos crimes. Tu ne feras pas d'image de moi.

    Vous ne vous jetterez pas de-ci de-là, selon l'humeur, le pouvoir qui vous y pousse, la mode, les convenances, la commodité. Vous resterez bâtis sur le roc, intraitables quant à la vérité et la justice. Mais vous saurez que vérité comme justice ne sont pas vôtres, et que rien ne me fait tant horreur que le fanatisme, l'odieuse confiscation des biens sans prix. Vous n'aurez en vénération ni l'argent, ni la violence, ni les pouvoirs, ni vos plaisirs, ni quelque seigneur ou maître ou père, ni vous-mêmes. Vous serez libres. Tu n'auras d'autre Dieu que moi seul.

    Vous commencerez par le respect. Vous quitterez père et mère, afin de mener votre propre vie, sous mon soleil. Vous ne remplacerez pas votre père ou votre mère par quelqu'un d'autre, pas même et surtout pas sous prétexte de me mieux servir. Vous les quitterez, vous irez assez loin pour les reconnaître tels qu'ils sont, pour les connaître homme et femme, bien semblables à ce que vous êtes, et pour leur donner gratitude de vous avoir donné la vie. Car même s'ils ne vous ont rien donné de plus, et même s'ils ne vous ont pas voulu et désiré - ou s'ils vous ont transmis leur mal et leur misère - ils vous ont donné la vie, quelque chose de ce qui les dépasse et vient de moi est passé en eux, et vous êtes nés, vous qui, sans eux, ne seriez pas. Ainsi, vous serez (peut-être à grand prix) réconciliés avec eux. Tu honoreras ton père et ta mère.

    Vous commencerez par le respect. Vous ne prendrez pas à l'autre ce qui est son bien, ce qui fait partie de sa propre vie, ce qui le fait vivre, ce qui le soutient dans son existence. Vous ne lui prendrez pas sa nourriture, vous ne lui prendrez pas son travail, vous ne lui prendrez pas sa maison, vous ne lui prendrez pas ceux qu'il aime : sa femme, ses enfants, ses frères, ses amis. Vous ne lui prendrez pas ses certitudes, son espoir, son désir, l'œuvre où il met son esprit, son cœur et ses mains. Vous ne lui prendrez pas sa vie. Vous ne lui prendrez pas sa mort. Vous ne lui arracherez par force rien de ce qui le tient en vie. Tu ne prendras pas le bien d'autrui. Tu ne prendras pas la femme d'autrui.

    Vous commencerez par le respect. Vous ne traiterez personne de lâche, vaurien, voyou, vous ne traiterez personne de bourgeois, de nègre, de raton, de moricaud, de flic, de bolchevik - sachant d'ailleurs que ce qui dans votre bouche est injure peut être pour lui dignité. Vous ne souillerez pas la parole humaine, où je suis, vous ne souillerez pas votre parole par le déni de justice, l'invitation trompeuse, le mépris insultant, l'entortillement de la vérité, le chantage, ou quoi que ce soit qui induise autrui à l'erreur et au malheur. Si vous parlez mal de moi, je ne vous en tiendrai pas rigueur, car vous ne sauriez, de moi, parler bien ; je saurai entendre vos cris, vos imprécations, vos murmures, et même je saurai comprendre que, ne me connaissant pas, ou conduits malheureusement à me voir tout autre que je ne suis, vous en veniez jusqu'à me maudire ou vous désintéresser de moi. Mais je ne vous pardonnerai pas, si vous vous y obstinez, d'écraser ce qui témoigne de moi là où vous êtes, le respect de la vérité, le respect de la vie, et, signe entre les signes, le respect de celui qui vous est semblable et face à face, l'autre homme. Tu ne blasphémeras pas. Tu ne feras pas de faux serment.

    Vous ne vivrez pas seulement pour le travail, ou pour l'argent, ou pour vos jeux, ou pour accroître votre pouvoir, ou pour assurer l'établissement et le profit des vôtres. Vous commencerez par réserver dans vos vies la place du grand repos, du grand loisir, où vous serez disponibles à ce qui vient, attentifs à ce qui est sans prix. Vous réserverez soigneusement la place de ce qui est gratuit, que vous ne pouvez ni acheter ni vendre, la place où je suis. Ainsi devras-tu respecter mon Jour.

    Vous commencerez par le respect. Alors vous sera donné d'entrer dans ce chemin de l'impossible, où vous souffrirez extrêmement et où nul ne vous ravira votre joie. Telle est la porte de mon bonheur."

    Maurice Bellet, Le Lieu du Combat, Desclée, 1976, pp. 149-151.

    JPRosa

      • Dimanche 8 Janvier 2017 à 16:16

        Merci, Jean-Pierre! Je suis content d'avoir écrit cette pauvre provocation dans mon blog, si ça t'a poussé à réagir en m'envoyant un si beau texte! Bonne année!

    2
    Hayat
    Mardi 17 Janvier 2017 à 20:40
    Eh oui , ça nous fait une belle jambe de se respecter en étant isolés ..chacun ds sa sphère "privée " ...chose qui peut nous tenter par moments...
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