• Ma vie est belle si celle des autres l'est aussi

    Oui, « ma vie est belle si celle des autres l’est aussi ». C’est ce que j’avais écrit en effet dans l’article « Tu n’as rien compris » du 27 avril dernier  (rubrique « Provocations »).  Une de mes lectrices me dit que « ça mérite réflexion et peut-être explication ». Je vais essayer bien volontiers d’en dire ici un peu plus, en changeant de rubrique, comme vous le voyez. Car je suis sûr que mon bonheur, ma joie et ma paix sont bien dépendants du bonheur, de la joie et de la paix des autres. Et tout cela bien sûr dans la réciprocité. Plus je suis heureux et en paix avec moi-même et plus je peux déverser tout cela sur mes compagnons de voyage.

    Vous allez me dire que c’est vrai, mais qu’il ne faut pas exagérer.  Je ne peux évidemment pas me sentir en paix et heureux si tout le monde pleure autour de moi. Mais si je suis heureux, je ne vais pas chaque fois gâcher mon bonheur en me rappelant à tout prix qu’il y a encore des personnes malheureuses sur cette terre. Un peu de bon sens et de simplicité. Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée.

    Je suis sûr qu’on peut pourtant dépasser cette première réflexion un peu simpliste. Il ne s’agit pas ici de voir si, en ce moment, je me sens bien, tranquille, heureux ou non. Il s’agit de voir en ce moment tout le sens de ma vie, depuis que je suis né jusqu’à maintenant, en me projetant même un peu vers l’avenir, dans la mesure où je peux déjà la prévoir en partie.

     Imaginez que je suis assis chez moi en train de regarder la télévision et je ressens tout à coup un certain malaise quelque part dans mon corps : surprise, gêne, angoisse peut-être, ma soirée va évidemment être gâchée. Imaginez maintenant que je marche sur les pentes d’une montagne depuis des heures, je n’en peux plus, j’ai mal un peu partout, j’ai envie de m’arrêter, mais le sommet est désormais tout près, dans quelques minutes je vais contempler un panorama qui va me récompenser de tous mes efforts. Je vais raconter à mes amis que c’était un des plus beaux jours de mes vacances. Et j’oublierai bien vite tous mes malaises.

    Ce que l’on ressent en ce moment est donc au fond bien relatif, c’est l’ensemble de notre vie qui compte et qui peut nous faire dire ou non que « la vie est belle ». Je suis bien conscient qu’il y a trop de souffrances dans notre monde pour me permettre de me sentir égoïstement tranquille. Mais en même temps, je sais que mes souffrances, comme celles des autres, sont toujours une occasion de lutter, de s’entraider, de donner sa vie pour les autres. Et c’est cela qui va rendre ma vie belle ou non.

    Beaucoup de Libanais m’ont demandé pendant les années de guerre terrible que nous avons vécues ici pourquoi  je ne retournais pas en France où j’aurais été bien plus tranquille, plutôt que de vouloir rester au Liban au risque de ma vie. Eh bien je vous assure que c’est en France que je ne me serais pas senti tranquille : avoir laissé tomber tous mes amis libanais simplement par peur du danger, pour me mettre moi-même à l’abri ? Quelle honte cela aurait été pour moi, qui m’aurait sans doute accompagné jusqu’à la fin de mes jours. Tandis que tenir le coup jusqu’au bout, arriver tous ensemble jusqu’au jour où les bombardements ont cessé, et où l’on pouvait enfin respirer, même si nous savions bien qu’il y aurait encore d’autres problèmes à résoudre, quelle expérience merveilleuse cela a été, de joie partagée et multipliée. Et quand je rencontre aujourd’hui encore, presque 25 ans plus tard, un de ces amis avec qui j’ai vécu ces moments inoubliables, il y a toujours un sentiment de forte émotion qui nous envahit. Cela a été terrible, mais jamais comme alors notre vie n’a eu un sens aussi profond, d’aller ensemble au delà de nos limites, de découvrir au milieu du drame combien est beau le cœur de l’homme.

    Alors, oui, il y aura toujours des souffrances autour de nous sur cette terre. Nous mourrons sans avoir pu résoudre tous les problèmes des gens qui nous sont chers (et tous les gens au fond nous sont chers !), mais notre vie aura pu être belle si nous le voulons vraiment de tout notre cœur. Cela ne dépend absolument pas des circonstances extérieures. Je crois en fait que ma vie est belle parce que j’ai rencontré des personnes qui m’ont fait faire cette découverte extraordinaire. Et je me lève chaque matin avec la passion de partager un peu plus cette même découverte. Et chaque fois que je trouve un ami de plus qui se laisse prendre lui aussi par cette vision merveilleuse de la vie, c’est un nouveau tressaillement de joie qui ne s’arrête jamais. Cela n’a rien d’égoïste, bien au contraire, c’est comme une flamme qui brûle tout sur son passage.

    Alors, pour reprendre notre phrase initiale, je crois pouvoir dire que ma vie est belle non pas tellement « si » la vie des autres l’est aussi, mais « parce que » la vie des autres l’est aussi. Le problème c’est que nous n’en avons pas toujours conscience, on pourrait même croire que c’est souvent le contraire. Et pourtant je connais des gens qui, en ce moment, en Syrie et en Irak trouvent que la vie « est belle ». Ils sont peut-être fous ou inconscients? Demandez-leur s’ils auraient préféré ne pas exister, et vous verrez que la vie, quelles que soient les circonstances, vaut toujours la peine d’être vécue.


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  • Commentaires

    1
    Clara
    Mercredi 29 Juillet 2015 à 12:46

    Vraiment, c'est toujours très beau ce que tu écris Roland! C'est un plaisir de te lire!

    2
    Aimee
    Mercredi 29 Juillet 2015 à 21:44
    3
    Hayat
    Jeudi 30 Juillet 2015 à 21:36
    Oui la vie est belle avec tout son bien et tout son mal...dans les larmes et dans les joies ! Je pense à un discours du pape Shnouda intitulé : "sawda2 wa laken Jamila " "Noire ,ou obscure ,mais belle ...."
    Et j'aime beaucoup qd tu illustres ton idée avec tes propres expériences. ...Merci Roland !
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