• Marc 14

    « C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. » Tout est là ! C’est la synthèse de l’Evangile de Marc. Jésus est descendu sur terre pour son « heure », pour nous donner sa vie totalement et pour toujours.

    Comment imaginer un drame plus terrible, plus déchirant ? Un Dieu d’amour que l’homme n’a pas été capable de comprendre, d’accueillir et de suivre et qui pousse son amour total jusqu’à descendre à notre niveau, se faire homme parmi les hommes. Et les hommes ne comprennent pas encore, ils vont même jusqu’à rejeter et tuer celui qui est venu pour les sauver. Il est difficile d’imaginer un scénario plus épouvantable et plus beau en même temps, plus émouvant et fascinant, selon le côté où l’on contemple cette tragédie qui va s’achever par un miracle, car Dieu ne pouvait s’avouer vaincu.

    La description que Marc nous fait de ces derniers moments avant la passion proprement dite est d’un art extraordinaire qui nous laisse le souffle coupé. On y retrouve tous les visages de l’humanité. Il y a l’humanité qui continue tranquillement à s’affairer dans la vie de tous les jours. La foule qui vaque à ses occupations. Les gens qui préparent la fête. Les serviteurs qui obéissent à leurs maîtres. La plupart des présents n’ont évidemment aucune idée du drame qui est en train de se dérouler sous leurs yeux.

    Puis il y a les puissants de ce monde, ceux qui sont aveuglés par le pouvoir qui est tombé entre leurs mains. En particulier ceux qui ont un pouvoir religieux, pire encore que le pouvoir civil ou politique quand on se sert de ce pouvoir pour dominer au lieu de servir. Ce sont là, tout à la fois, les chefs des prêtres, les scribes et les anciens. Tous unis contre Jésus. Pas un seul capable au moins de se demander si on n’est pas en train de commettre la pire injustice que le monde ait jamais connue : condamner et tuer la source-même de la vie ! « Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. » Et ils ne se contentent même pas de condamner Jésus, chacun va y trouver un plaisir malsain à se venger personnellement de celui qu’ils prennent pour un imposteur, sans même essayer de l’écouter, car l’écouter voudrait dire quitter d’un seul coup tous ces beaux privilèges accumulés au fil des ans. « Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le rouèrent de coups, en disant : ‘Fais le prophète !’ Et les gardes lui donnèrent des gifles. » Comment ne pas voir ici le mal lui-même en pleine action, un mal dont ces pauvres chefs religieux ne se rendent même plus compte, eux qui seraient censés conduire le peuple sur la voie du bien. 

    Mais il y a pire encore : Judas, l’un des Douze, qui a suivi Jésus pendant toute sa vie publique, qui a écouté sa parole, qui a contemplé ses miracles, qui a participé à sa mission, a décidé de le livrer aux grands prêtres pour être tué. C’est vraiment le mal absolu, celui auquel il est difficile de trouver une explication rationnelle. « Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les chefs des prêtres pour leur livrer Jésus. A cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Dès lors Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. » Jésus va même expliquer bien clairement ce qui est en train de se passer : « Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui qui le livre ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né. » Judas ne va d’ailleurs pas hésiter sur les moyens. « Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva avec une bande armée d’épées et de bâtons, envoyée par les chefs des prêtres, les scribes et les anciens. Or, le traître leur avait donné un signe convenu : ‘Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde.’ A peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : ‘Rabbi !’ Et il l’embrassa. Les autres lui mirent la main dessus et l’arrêtèrent. » Un baiser, symbole ordinaire de l’amour, qui devient le signe de la trahison et d’un crime odieux !

    Les autres disciples n’en sont évidemment pas arrivés à ce degré d’horreur. Au moment où Jésus leur déclara : « ‘Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer.’ Ils devinrent tout tristes, et ils lui demandaient l’un après l’autre :’Serait-ce moi ? ‘ » Il y a tout de même quelque chose d’étonnant dans la question des disciples. Ceux qui sont innocents ne le savent-ils pas ? Comment en arrivent-ils à douter d’eux-mêmes à ce point ? A côté du mystère du mal, nous nous trouvons ici devant le mystère de la faiblesse humaine. Les autres disciples ne vont pas trahir directement Jésus, mais ils vont complètement paniquer devant cette situation dramatique qu’ils n’avaient pas prévue, malgré les avertissements successifs de Jésus, et leur réaction sera bien misérable. Jésus les avait d’ailleurs bien prévenus : « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées. » Et les disciples qui allaient commencer par s’endormir de fatigue au moment de la nuit d’agonie de Jésus au Gethsémani, au lieu de veiller avec lui, ne vont pas résister bien longtemps. Dès que Jésus a été pris par les hommes armés envoyés par les grands prêtres « les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. »

    Mais le pire de tous est évidemment Pierre lui-même. Et quand on sait que Pierre est la source immédiate de l’Evangile de Marc, il est évident que Pierre a demandé lui-même que l’on expose clairement sa faiblesse pour les siècles des siècles, pour qu’apparaisse encore plus grande la miséricorde de Dieu et sa confiance pleine d’amour en des personnes qui n’ont pas réussi à rester fidèles dans les situations difficiles. Leçon de vie et qui peut atteindre aujourd’hui chacun d’entre nous et nous prouver que l’amour de Dieu et sa miséricorde n’ont vraiment pas de limites.

    Pierre avait pourtant bien dit à Jésus au départ : « Même si tous viennent à tomber, moi je ne tomberai pas. » Jésus lui avait répondu : « Amen je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Pierre aura eu beau protester : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. », à la fin il tombera comme les autres et même de manière pire que les autres. Après avoir renié déjà deux fois Jésus, lorsqu’on lui demanda une troisième fois s’il n’était pas un de ses disciples, « il se mit à jurer en appelant sur lui la malédiction : ‘Je ne connais pas l’homme dont vous parlez.’ » « Et aussitôt un coq chanta pour la seconde fois. Alors Pierre se souvint de la Parole de Jésus : ‘Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois’. Et il se mit à pleurer. »

    Ce qui est étonnant, c’est que la seule personne qui ait eu une attitude positive avec Jésus dans ce chapitre c’est la femme qui lui a versé sur la tête un parfum précieux. Histoire surprenante que celle-ci, qui montre que les purs de cœur sont capables de se laisser conduire par l’Esprit, même si, sans doute, ils ne savent pas bien non plus ce qu’ils font. « Pendant qu’il était à table, une femme entra avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle le lui versa sur la tête. Or, quelques-uns s’indignaient : ‘A quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent et en faire un don aux pauvres.’ Et ils la critiquaient. Mais Jésus leur dit : ‘Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? C’est une action charitable qu’elle a faite envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous voudrez, vous pourrez les secourir : mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Elle a fait tout ce qu’elle pouvait faire. D’avance elle a parfumé mon corps pour son ensevelissement.’ » Quelle différence entre la manière dont Jésus voit les évènements et les hommes et notre regard toujours bien mesquin et de courte vue !

    Mais tout cela n’est que le contexte terrible à l’intérieur duquel Jésus va continuer à se révéler de manière absolument inouïe. Car Jésus est d’abord ce Dieu incarné qui voit tout, sait tout, comprend tout, passé, présent et futur. Il sait lire dans la pensée des autres. Il sait que son « heure » est venue. Il a compris que Judas va le trahir et que ses disciples vont l’abandonner et que Pierre va le renier trois fois. Il connaît tous les détails pratiques qui vont lui permettre d’organiser la dernière cène avec ses disciples : « Allez à la ville, vous y rencontrerez un homme portant une cruche d’eau. Suivez-le. Et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? » Il sait qu’il va mourir et que pour cela la femme au flacon d’albâtre lui a versé du parfum sur la tête. Il connaît les Ecritures et sait les interpréter. « Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet. » « Chaque jour, j’étais parmi vous dans le Temple et vous ne m’avez pas arrêté. Mais il faut que les Ecritures s’accomplissent. » Et ainsi il sait déjà que sa mort ne va pas durer longtemps : « Après que je serai ressuscité je vous précéderai en Galilée. » Et il sait aussi qu’après sa mort et sa résurrection la Bonne Nouvelle se répandra dans le monde et c’est ainsi qu’il dit à propos de cette femme qui lui a versé du parfum sur la tête : « Partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

    Mais si Jésus est pleinement Dieu, il n’en reste pas moins pleinement homme. La passion qui l’attend lui fait peur au plus profond de sa nature humaine. C’est un véritable conflit qu’il vit lors de la dernière nuit après la cène. Il se sent abandonné par les hommes et par le Père. Il « commence à ressentir frayeur et angoisse. » « Il leur dit : ‘Mon âme est triste à en mourir. » Puis « s’écartant un peu, il tombait à terre et priait pour que cette heure s’éloigne de lui. Il disait : ‘Abba… Père, tout est possible pour toi. Eloigne de moi cette coupe. Cependant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » Par trois fois il va prier longuement tandis que ses disciples se laissent vaincre par le sommeil. Et finalement il revient vers eux et leur dit, avec le calme étonnant de celui qui a vaincu sa bataille intérieure : « Désormais vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Le voici tout proche, celui qui me livre. » Jésus regarde maintenant son destin en face. Il n’essaye pas de fuir. Quelle force intérieure, qui ne date pas d’aujourd’hui puisque toute sa vie publique il est allé de l’avant, comme si de rien n’était, alors que la mort était toujours à l’horizon ! Ce sera toujours bien difficile pour nous de ressentir vraiment ce qu’un Dieu fait homme a pu vivre au plus intime de son être dans des moments pareils.

    Au milieu de toute la préparation de cette tragédie, Jésus ne perd en tous cas pas son temps. Il aime ses disciples jusqu’au bout, et, à travers eux, toute l’humanité que nous sommes pour les siècles des siècles. Et c’est là qu’il invente pour nous l’Eucharistie, son corps et son sang que l’on peut retrouver chaque jour, comme présence réelle qui reste avec nous, même si lui est retourné déjà au ciel avec le Père. Dernier miracle de l’amour humble de Dieu. Ce Dieu qui s’était fait tout petit pour naître dans une crèche au milieu des hommes et qui se présente maintenant sous la forme d’un peu de pain et de vin pour nous rassasier pour toujours de sa présence. « Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna en disant : ‘Prenez, ceci est mon corps. ‘ Puis, prenant une coupe et rendant grâces, il la leur donna et ils en burent tous. Et il leur dit : ‘Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude. » Il a accompli sa mission jusqu’au bout. Il est prêt à retourner vers le Père. Et si on imagine un instant l’angoisse qu’il devait déjà ressentir à l’approche de la mort… mais Jésus a toujours pensé aux autres avant de se préoccuper pour lui-même !

    Et ce qui est encore le plus touchant dans ses derniers moments avec les disciples, c’est son immense patience et sa miséricorde. Au Gethsémani, il a bien essayé de prendre un moment avec lui Pierre, Jacques et Jean qui étaient ceux qui l’avaient le mieux compris, ceux qui étaient déjà avec lui lors de la transfiguration, mais même ces trois-là n’ont pas été capables de veiller et de prier avec lui. Et pourtant Jésus ne se fâche même pas. « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ? Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » Il est au-delà de leur faiblesse énorme. Il leur a déjà pardonné à l’avance et sait qu’il va les retrouver encore en Galilée comme si de rien n’était. Et c’est ainsi que Jésus continue aujourd’hui à se comporter avec chacun de nous. Il sait bien que nous sommes limités et pécheurs, mais c’est justement pour cela qu’il a donné sa vie pour nous. Alors, un peu plus ou un peu moins de médiocrité, de lâcheté ou de toutes sortes de péchés, cela ne va rien changer pour lui. Jésus n’est pas venu pour nous juger ou nous condamner mais pour nous sauver. Pourquoi changerait-il en cours de route ? C’est là un message d’amour immense, qui ne doit pas nous servir d’excuse pour faire n’importe quoi, mais qui doit nous rassurer qu’avant tout Jésus nous aime et nous aimera toujours, tels que nous sommes.

    Ce chapitre à lui seul est donc le résumé de tout ce que nous pouvons comprendre en Jésus sur la puissance, la grandeur et l’amour de Dieu. On y entrevoit le rapport mystérieux qui existe entre le Père et le Fils à l’intérieur de la Trinité. On y entrevoit aussi le Paradis qui nous attend : « Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je boirai un vin nouveau dans le Royaume de Dieu. » Avec cette confession sublime de Jésus devant le grand prêtre, lorsque celui-ci lui demande « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni. » et qu’il lui répond : « Je le suis, et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » Confession qui aurait dû remplir de joie les présents et qui les a enfoncés un peu plus dans leur haine indéracinable, dernière étape avant sa condamnation et sa mort. Il y a là de quoi méditer et contempler sans fin sur le mystère de la vie et de la mort, du péché et du mal, de l’amour et de la miséricorde, de Dieu et de l’homme.  

     

     

     


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