• Marc 15

    Ça y est, c’est presque fini, nous en sommes à l’avant dernier chapitre de l’Evangile de Marc. Il ne manque plus que la conclusion qui nous attend et qui sera bien brève. Mais ici tout bascule d’un seul coup. L’Evangile que nous venons de lire n’est-il pas la Parole de Dieu, notre Dieu qui nous parle ? Voici maintenant que Dieu s’est tu tout à coup. Il ne dit plus rien. Il répond à peine à une question de Pilate : « Es-tu le roi des Juifs ? » « Jésus répond : ‘C’est toi qui le dis.’ » Réponse tellement brève et en même temps mystérieuse. Ce Jésus qui passait des heures et des heures à tout expliquer à la foule et aux disciples, semble maintenant comme anéanti devant la mort qui va le frapper. « Pilate lui demandait à nouveau : ‘Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi.’ Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate s’en étonnait. »

    Jésus va rester muet devant les accusations, les moqueries, les mauvais traitements, les coups, la souffrance. Il faudra attendre le dernier moment sur la croix pour qu’il ouvre enfin la bouche, une dernière fois : « A trois heures, Jésus cria d’une voix forte : ‘Eloï, Eloï, lama sabactani ?’, ce qui veut dire : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ » Puis, quelques instants plus tard, « Jésus, poussant un grand cri, expira. »

    Tout est consommé, toute l’annonce de la Bonne Nouvelle semble perdue, irrémédiablement. C’est la pire tragédie qui se puisse imaginer. Dieu est descendu sur terre parmi nous pour nous sauver et le monde l’a rejeté, « nous » l’avons rejeté. Si on ne connaissait pas la suite, il y aurait vraiment de quoi désespérer pour toujours. Et c’est ce que nous demande notre chapitre : au moins pour un instant essayer de nous mettre à la place de Jésus, de Marie et des disciples, pour tâcher de ressentir un tant soit peu ce qu’ils ont dû vivre à ce moment-là ! 

    Et quand Dieu se tait, c’est le mal qui semble triompher définitivement, comme si le diable lui-même s’était emparé de l’esprit et du cœur de chacun. Toute la place semble libre désormais pour une avalanche des pires pensées et des pires actions que l’homme puisse inventer. Et en tête de ce mal, on trouve d’abord les grands prêtres, les anciens et les scribes avec tout le grand conseil. Ceux qui devraient donner le bon exemple et conduire les hommes égarés à Dieu sont maintenant ceux qui vont le plus se déchaîner. « Ils enchaînèrent Jésus et l’emmenèrent pour le livrer à Pilate. » « Les chefs des prêtres multipliaient contre lui les accusations. » Ils « excitèrent la foule à demander plutôt la grâce de Barabbas. » « Les chefs des prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : ‘Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Que le Messie, le roi d’Israël, descende maintenant de la croix ; alors nous verrons et nous croirons.’ »

    Ce qui est le plus incroyable, c’est l’attitude de la foule qui a acclamé Jésus quelques jours plus tôt à son entrée à Jérusalem et qui demande maintenant qu’il soit mis à mort ! « Comme Pilate reprenait : ‘Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs ?’, ils crièrent de nouveau : ‘Crucifie-le !’ Pilate leur disait : ‘Qu’a-t-il donc fait de mal ?’ Mais ils crièrent encore plus fort : ‘Crucifie-le !’ » « Les passants l’injuriaient en hochant la tête : ‘Hé ! toi qui détruis le Temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix !’ » Tous ou presque se retournent contre lui, comme s’ils étaient gagnés par un mouvement presque indépendant de leur volonté. « Avec lui on crucifie deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche… Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient. » « Quelques-uns de ceux qui étaient là disaient en l’entendant : ‘Voilà qu’il appelle le prophète Elie !’ L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : ‘Attendez ! Nous verrons bien si Elie vient le descendre de là !’ »

    Le seul qui ait tenté un instant d’aller un peu contre le courant général, c’est Pilate, mais il pense bien vite qu’il y va de son intérêt à lui aussi de se déchaîner contre Jésus. « ‘Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?’ (Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les chefs des prêtres l’avaient livré.) … Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas, et après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié. »

    L’attitude des soldats eux-mêmes est étonnante : pourquoi s’en prendre de la sorte à ce pauvre homme sans défense, comme si c’était désormais la mode du moment, à laquelle tous se sentaient obligés de participer. « Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du Prétoire, c’est-à-dire dans le palais du gouverneur. Ils appellent toute la garde, ils lui mettent un manteau rouge, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des révérences : ‘Salut, roi des Juifs !’ Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau rouge, et lui remirent ses vêtements. Puis ils l’emmenèrent pour le crucifier… Ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. »

    Malgré tout, il va encore rester quelques bonnes personnes auprès de Jésus. Simon de Cyrène qui est réquisitionné pour aider Jésus un moment à porter sa croix. Joseph d’Arimathie : « c’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le Royaume de Dieu. Il eut le courage d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus… Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un sépulcre qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau. »

    Le plus étonnant est le centurion qui commande la garnison des soldats chargés d’exécuter les ordres de Pilate. « Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, s’écria : ‘Vraiment cet homme était le Fils de Dieu !’ »

    Et puis on ne doit pas oublier les quelques femmes de l’entourage de Jésus, restées fidèles jusqu’au bout, alors même que les disciples semblent avoir complètement disparu. « Il y avait aussi des femmes, qui regardaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jaques le petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem… Marie Madeleine et Marie, mère de José, regardaient l’endroit où on l’avait mis. »

    Et la nature elle-même est prise par cette immense catastrophe qui ne peut avoir que des conséquences planétaires. « Quand arriva l’heure de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusque vers trois heures… Le rideau du Temple se déchira en deux depuis le haut jusqu’en bas. »

    Tous ces petits signes pour nous dire que le Royaume de Dieu n’est pas mort, que le feu couve sous la cendre et que le dénouement miraculeux n’est sans doute pas loin. Mais, en attendant c’est tout de même ce cri de Jésus (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ») et sa mort presque immédiate qui sont bien le centre de notre chapitre. Que veut dire cette mort, que signifient ces deux cris de Jésus, l’un audible qu’il adresse au Père et l’autre inaudible qui accompagne simplement son dernier souffle ? Les théologiens de 2000 ans de recherche n’ont pas encore donné leur réponse définitive.

     

    Nous savons que Chiara Lubich a fait de ce cri de Jésus Crucifié et Abandonné, le centre de son idéal de vie, et le centre de l’esprit du Mouvement des Focolari. Chiara a su découvrir dans ce cri le mystère profond d’un Dieu qui se donne pour toujours à l’humanité et qui nous laisse entrevoir en même temps le mystère de la relation entre le Père, le Fils et l’Esprit au sein de cette Trinité. C’est tout ce qui reste pour un instant de ce Dieu qui semble être perdu pour toujours au milieu de la vanité du monde, et qui va au contraire montrer soudain que c’est là qu’il est, si l’on peut dire, encore plus Dieu que jamais, capable de prendre sur lui à bras le corps tout le mal de la souffrance et de la mort pour les transformer en pierres à mettre ensemble pour la construction du Royaume de Dieu au milieu des hommes.


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