• Marc 9

    Ce chapitre 9 de Marc est extraordinaire. La vision déjà tellement inouïe de ce Dieu descendu sur la terre va encore s’élargir : vision de Dieu, vision du dessein de Dieu sur l’humanité et vision de l’humanité toutes ensemble. On ne pourra pas sortir de la lecture de ce chapitre comme on y était entré, ou alors cela voudrait dire que nous n’avons rien compris, comme les gens du temps de Jésus. Et, pour nous, après 2000 ans de christianisme, il n’y a plus d’excuses.

    Le chapitre commence par cette phrase un peu mystérieuse : « Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaitront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance. » Et, de fait, trois des disciples vont avoir tout de suite une vision exceptionnelle, inédite, de ce règne de Dieu descendu sur la terre. Les miracles de Jésus étaient déjà une manifestation de cette « puissance » de Dieu. Mais là, c’est comme si l’on était tout à coup transporté au paradis, dans une autre dimension que les apôtres n’arrivent même pas à décrire, tellement cela va bien au-delà de toutes les limites de notre vie terrestre habituelle.

    « Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne ne peut obtenir une blancheur pareille. Elie leur apparut avec Moïse, et ils s’entretenaient avec Jésus… Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le.’ » C’est la deuxième manifestation de la Trinité, de la grandeur du Père et de la relation toute spéciale qui existe entre le Père et le Fils : nous sommes entrés à l’intérieur du mystère de Dieu. Ceux qui ont fait cette expérience ne seront plus jamais les mêmes, c’est comme une marque qui vous pénètre et imprime en vous une dimension divine qui ne s’effacera plus.

    La deuxième manifestation de la puissance du règne de Dieu est le miracle de la guérison de l’enfant possédé par un esprit qui le rendait muet. Nous sommes revenus là à un aspect plus ordinaire de la mission de Jésus, mais au fond rien n’est ordinaire en lui : chaque miracle est une nouvelle surprise. « Jésus, voyant que la foule s’attroupait, interpella vivement l’esprit mauvais : ‘Esprit qui rends muet et sourd, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus jamais !’ L’esprit poussa des cris, secoua violemment l’enfant et sortit. L’enfant devint comme un cadavre, de sorte que tout le monde disait : ‘Il est mort.’ Mais Jésus, lui saisissant la main, le releva et il se mit debout. »

    La troisième manifestation de la puissance du règne de Dieu n’est pas aussi évidente à saisir au premier abord. C’est même une puissance cachée : Dieu présent dans les enfants et les plus petits. Si l’on y pense, c’est le comble de la puissance, un Dieu capable de se faire si petit qu’à peine on va remarquer sa présence : c’est le miracle de presque toute la vie terrestre de Jésus qui s’est tellement fait « un » avec l’humanité qu’on pourrait ne pas même le voir. Et pourtant il est bien là : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. » N’est-ce pas là encore un miracle extraordinaire ? Non seulement Jésus révèle sa présence dans ces enfants et ces tout petits, mais il va jusqu’à nous dire que toute la Trinité est là aussi contenue : Celui qui a envoyé Jésus, le Père lui-même, est caché dans l’enfant que nous allons accueillir. La vision est maintenant complète : du ciel, du paradis, à l’humanité la plus humble et la plus faible, en passant par les miracles de guérison, Dieu est bien présent partout et cela donne le vertige si on comprend réellement ce qui se passe.

    Dieu se donne ainsi de plus en plus à être connu. Encore faut-il être extrêmement attentif, car il pourrait passer devant nous sans même que nous le voyions. Il est d’ailleurs remarquable de constater combien Marc utilise ce verbe « voir » tout au long de notre chapitre : de Jésus qui voit, aux apôtres, à la foule et à nous-mêmes maintenant. « … avant d’avoir vu le règne de Dieu… » « … ils ne virent plus que Jésus seul avec eux. » « Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu… » « Ils virent une foule qui les entourait… » « Aussitôt qu’elle vit Jésus, toute la foule fut stupéfaite… » « Dès qu’il vit Jésus, l’esprit secoua violemment l’enfant… » « Jésus, voyant que la foule s’attroupait, interpella vivement l’esprit mauvais… » « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom… » Il faut ouvrir tous ses sens, tout son cœur et toute son intelligence si l’on veut vraiment accueillir Jésus, sa vie et son message.

    Mais quelle méthode Jésus emploie-t-il pour se révéler et révéler le règne de Dieu à travers lui ? Il y va par étapes. Pour se manifester dans sa transfiguration il n’apparait qu’à Pierre, Jacques et Jean, les témoins privilégiés de sa divinité. Mais, « en descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. » Jésus veut-il faire une secte, réservée à une élite de quelques personnes choisies ? Certainement pas. Tout l’Evangile est là pour nous montrer qu’il voudrait sauver toute l’humanité, jusqu’au plus petit, au plus faible, au plus malade. Un passage est assez éclairant à ce sujet, c’est celui où les disciples voudraient avoir le monopole de la compagnie de Jésus et ils se font rabrouer par lui. « Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : ‘Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent.’ Jésus répondit : ‘Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas aussitôt après, parler mal de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. »

    Mais il sait bien, en même temps, qu’il ne peut pas se montrer tout de suite à tout le monde. C’est déjà si difficile de se faire comprendre aux apôtres les plus proches. S’il se montrait ainsi à la foule, elle deviendrait folle, elle en ferait un roi, une idole, dans le sens le plus éloigné du message qu’il vient apporter à l’humanité. Alors il dose ses apparitions et son enseignement : un peu de vérité, un peu d’explications, la vérification progressive qu’on a commencé à le comprendre. Mais il ne peut pas en faire beaucoup plus pour l’instant. Il est d’ailleurs toujours dans ce dilemme de vouloir tout donner, mais de ne pas le faire trop vite car il risque d’accélérer l’heure de la persécution et d’être arrêté dans sa mission avant d’avoir donné l’essentiel. « Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache. »

    Les réactions des apôtres comme de la foule sont en général bien à côté de ce que Jésus aurait voulu. Tous sont stupéfaits, ils ont peur, ils continuent à être bouleversés. La réaction de Pierre à la transfiguration est celle de quelqu’un qui ne sait plus bien ce qu’il dit : « Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : ‘Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.’ De fait il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur. » A leur retour parmi les autres, les trois apôtres vont respecter la consigne de ne rien dire, mais « tout en se demandant ce que voulait dire : ‘ressusciter d’entre les morts.’ » Encore une fois ils n’arrivent pas à comprendre grand-chose. Ensuite on nous montre la foule « stupéfaite » de voir Jésus, avant même qu’il accomplisse son miracle. Plusieurs fois ses disciples interrogent Jésus : ils essayent au moins de comprendre un peu. Mais souvent « ils avaient peur de l’interroger. »

    Mais ce qui est pire que la peur ou l’incompréhension, c’est lorsqu’on croit avoir compris et qu’on fausse complètement le message de Jésus en le détournant de son but, ou pour ses propres intérêts. « Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : ‘De quoi discutiez-vous en chemin ?’ Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. » Là est le point essentiel. L’important n’est pas de connaître Dieu, les esprits mauvais aussi le connaissent bien. L’important c’est d’entrer dans la dynamique de la Trinité, celle de notre vision des quatre verbes : être, accueillir, donner ou se donner et refuser. Tout est là de nouveau. Lorsque les disciples détournent l’amitié de Jésus pour leurs propres ambitions, lorsqu’ils veulent dominer au lieu de servir, tout va être gâché. Et Jésus doit expliquer une fois de plus que qui veut le suivre doit être « le serviteur de tous. » A la suite de Jésus, nous sommes là pour donner notre vie à nos frères et pour les accueillir : se donner et accueillir. Et pas accueillir seulement les personnes les plus capables ou les plus importantes comme le fait normalement la société autour de nous, mais accueillir les plus petits et les plus faibles. « Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa et leur dit : ‘Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé.’ »

    Et pour refuser toute forme de triomphalisme et préparer les disciples à l’épreuve de la croix, Jésus continue à annoncer ce qui va bientôt se passer. « Pourquoi l’Ecriture dit-elle, au sujet du Fils de l’homme, qu’il souffrira beaucoup et sera méprisé ? » « Il les instruisait en disant : ‘Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera.’ » Là Jésus demande un pas de plus à ses disciples et à chacun de nous, c’est le pas de la foi. Croire est, à un moment donné de notre conversion, un véritable saut dans le vide. Car mêmes les miracles les plus évidents ne suffisent pas pour croire. Il faut se jeter entre les bras de Jésus et lui faire confiance, croire qu’après la mort il y aura la résurrection, croire qu’aucun obstacle ne peut résister à sa puissance et à son amour. C’est cela que Jésus met en valeur chez le père du petit enfant possédé par un esprit mauvais. « Si tu y peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous ! » supplie-t-il. « Jésus reprit : ‘Pourquoi dire : ‘Si tu peux.’ ? Tout est possible en faveur de celui qui croit.’ Aussitôt le père s’écria : ‘Je crois ! Viens au secours de mon incroyance !’ »

    La fin de notre chapitre est alors terrible. « Celui qui entrainera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. Et si ta main t’entraine au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied t’entraine au péché, coupe-le… Si ton œil t’entraine au péché, arrache-le... » Je ne vais pas entrer ici dans un commentaire complet de ces phrases célèbres, il y faudrait des pages et des pages. Je note seulement que l’important pour Jésus c’est de sauver ces « petits » qui ont commencé à croire. Jésus est là pour mettre en chaque homme la semence de la foi et de l’amour, cette vie trinitaire qui nous attend. Mais nous sommes tous faibles. Nous avons beaucoup besoin de nous aider les uns et les autres à fortifier cette foi, à croire que Jésus triomphera vraiment de tous les obstacles. Le scandale dont parle ici Jésus indirectement n’est pas je ne sais quelle faute morale en soi, comme on le pense trop souvent, tout ce qui va par exemple contre les dix commandements, mais tout ce qui empêche mes frères de rencontrer Dieu. La cupidité, l’attrait du pouvoir, la domination des plus faibles, la corruption, la haine, la violence et bien d’autres choses encore peuvent être un obstacle qui empêche un homme de bonne volonté de trouver Dieu et surtout lorsque ces attitudes scandaleuses sont vécues par quelqu’un qui a une responsabilité dans la société, ou, pire encore, dans l’Eglise.

    Il y a donc ici une question de responsabilité. Je ne me mets pas à suivre Dieu pour mon bienfait personnel, mais pour toute l’humanité. A partir du jour où j’ai commencé à adopter la lumière du Christ, je deviens un phare pour mes frères, un exemple qui peut les aider à progresser. Si, à un certain moment, j’ai des attitudes qui sont le contraire de cette lumière, ma responsabilité est énorme et c’est à cela que Jésus veut nous faire réfléchir. Il le fait peut-être ici comme on fait peur à un enfant pour lui éviter de tomber dans un piège qui lui ferait du mal. C’est sans doute une forme de pédagogie divine. De là à penser que le pauvre homme qui a été source de scandale pour son frère va finir en enfer… je crois qu’il faut bien revoir ces phrases dans leur contexte. Car on pourrait dire que l’homme qui pèche est à son tour devenu ce « petit », ce « malade » qui a bien besoin du réconfort divin et de la miséricorde de Dieu. Nous sommes tous en cordée, en route vers ce règne de Dieu et rien d’étonnant si nous avons tous besoin les uns des autres, tour à tour, pour aller de l’avant. C’est cela que Jésus nous souhaite à la fin du chapitre : « Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix entre vous. » Jésus n’est pas venu former seulement des hommes forts (pleins de « sel ») capables de le suivre, mais une communauté, une famille. Il a bien dit : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » C’est désormais ce « nous » qui est important et qui rend chacun important en lui-même en communion avec les autres à l’image de cette Trinité qui a commencé à se révéler.

     

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    Perles de la Parole

     

    « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le. » (9,7)

    C’est comme lors du baptême de Jésus au Jourdain. Jésus tient à ce que nous soyons conscients que son Père est toujours là, avec Lui. Jésus est le « Fils bien-aimé du Père ». La Trinité est d’abord une histoire d’amour. Dans n’importe quelle circonstance le Père est présent dans le Fils, avec Lui, près de Lui, il ne fait qu’un avec Lui. Mais le Père est invisible. Il faut le miracle de la transfiguration pour noter enfin sa présence. Nous manque-t-il alors vraiment l’essentiel, dans notre vie de tous les jours, puisque la présence du Père est cachée ? Non, il ne nous manque rien : il suffit d’ « écouter » le Fils, c’est comme si nous écoutions le Père. La vie en Dieu est là tout entière dans l’accueil et dans l’écoute. Comme c’est simple au fond. Le Père ne nous dit pas autre chose. Si nous passions notre journée à écouter Jésus dans notre cœur, dans le cœur de nos frères et sœurs et à suivre ses indications, ses conseils, ses désirs, nous n’aurions plus rien d’autre à faire !

     

    « Pourquoi dire : ‘Si tu peux.’ ? Tout est possible en faveur de celui qui croit. » (9,23)

    « Je crois ! Viens au secours de mon incroyance ! » (9,24)

    Ces deux phrases qui se répondent sont tout un programme. Comme il suffit d’écouter, il suffit aussi de croire. Les mots du paradis ne sont pas compliqués, mais cela ne veut pas dire qu’ils soient faciles à vivre. Chacun est invité à croire. Mais qu’est-ce que croire ? Encore une fois, c’est un des verbes les plus extraordinaires qui soient, si l’on revient à nos verbes de base, accueillir et donner ou se donner. Car croire est tout cela à la fois. Croire en Jésus, c’est l’accueillir de tout son cœur, ce n’est pas d’abord une question de doctrine comme on le dit souvent. L’image traditionnelle du dépôt de la foi peut malheureusement faire de la confusion dans les esprits, car croire veut dire accepter Jésus tout entier sans condition, sans tout comprendre justement, sans tout savoir, sans savoir à l’avance tout ce qui va se passer avec Jésus. Et c’est en même temps se donner à Lui complètement, comme Lui s’est donné à nous et continue à le faire à chaque instant. Croire ne veut pas dire que tout est clair. Croire c’est être un incroyant qui sort à chaque instant de son incroyance. Si nous étions sûrs de tout, si nous étions déjà au paradis avec la vision de Dieu face à face, il n’y aurait plus besoin de croire, nous contemplerions simplement ce paradis comme une évidence devant nous, en nous, autour de nous. Mais nous sommes encore sur la terre et croire, c’est se jeter à l’eau en expérimentant que ce mouvement de confiance la plus grande possible en ce Dieu que nous ne voyons pas encore est déjà une expérience de paradis qui peut grandir chaque jour, mais qui est à recommencer à chaque instant avec une immense persévérance, beaucoup de chutes et de tentations, étapes obligées vers une foi toujours plus forte et plus belle.

     

    « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (9,35)

    La phrase est ici bien claire. Mais que veut dire « vouloir être le premier » ? Si c’est vouloir dominer les autres, être plus forts qu’eux, plus riches, plus puissants, alors l’affirmation de Jésus est bien claire. Il n’y a pas de place au paradis pour ceux qui pensent avant tout à eux-mêmes. Vivre en Dieu, c’est vivre d’abord pour les autres dans cette dynamique trinitaire de la réciprocité où je m’occupe de l’autre de tout mon cœur, sûr qu’en même temps l’autre fait la même chose avec moi et Jésus au milieu de nous, avec le Père et l’Esprit nous emportent dans leur courant d’amour infini. Mais « vouloir être le premier » pourrait aussi être un désir plus noble, être le premier en vertu, en amour, en sainteté, rien de blâmable à première vue. Les apôtres voulaient peut-être être les plus grands avec Jésus pour illuminer l’humanité. Eh bien, même ces désirs, apparemment plus saints que d’autres, n’ont pas vraiment leur place au paradis. C’est toujours la même logique. En Dieu, on ne passe pas son temps à se regarder soi-même. En Dieu, on vit pour servir les autres, pour donner sa vie pour les autres et pour Dieu lui-même, c’est cela être le premier, c’est la plus grande des libérations, car on est finalement libre de l’esclavage de soi-même, on n’a plus qu’à vivre pour les autres et c’est alors qu’on est pleinement réalisé, car la vie de Dieu coule en nous sans plus d’obstacle.

     

    « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. » (9,37)

    Encore une phrase qui est un trésor caché ! Si on prend cette phrase à la lettre, on pourrait se demander s’il n’y a pas une erreur. Car Jésus nous demande d’accueillir « en son nom » cet enfant, ce petit. Et que veut dire accueillir en son nom, sinon prendre la place de Jésus lui-même. Je vais être Jésus qui accueille de tout mon cœur cet être faible que je rencontre et que je peux réconforter, servir, aimer. Mais, en même temps, je découvre soudain que Jésus est aussi présent dans cet enfant, cet être fragile. Alors où est vraiment Jésus ? En moi ou dans cet enfant ? C’est là qu’est le miracle : Jésus est présent des deux côtés à la fois, si l’on peut dire. C’est le miracle de la présence de Jésus au milieu de nous dont parle l’Evangile de Matthieu (Mt 18,20). Jésus est à la fois en moi, dans l’autre et au milieu de nous deux, de nous trois… La Trinité a pénétré en nous et nous avons pénétré dans la Trinité. Il suffit de sortir de soi, d’être Jésus pour l’autre et nous allons trouver Jésus partout. L’aventure vient de commencer et elle ne finira plus jamais.

     

    « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » (9,40)

    Pourquoi la vie de l’Eglise, la communauté des chrétiens, est-elle si compliquée ? Et pourquoi d’abord sommes-nous encore à ce point divisés ? C’est toujours pour la même raison. C’est qu’au lieu de regarder et d’écouter Jésus, de regarder et d’écouter l’autre qui représente Jésus et de donner la vie pour lui, nous n’arrêtons pas de nous comparer les uns aux autres. « Celui-ci n’a rien compris. » « Ceux-ci sont dans l’erreur. » « Celui-là prétend aimer Jésus, mais c’est lui qui divise l’Eglise. » Et, en général, ce sont toujours les autres qui ont tort, bien entendu. Jésus nous a donné de beaux commandements. Au lieu de penser simplement à les mettre en pratique, nous passons notre temps à nous juger les uns et les autres, à nous diviser entre bons et mauvais, à nous prendre pour des maîtres de la loi chargés de mettre une note à chacun comme le jury d’un examen. Et pendant tout ce temps où nous sommes là à juger, à comparer, à critiquer, nous oublions d’aimer, de pardonner, de servir. Il y a peut-être autour de nous des gens en difficulté qui n’arrivent pas à aimer, mais connaissons-nous le fond de leur cœur pour oser les juger ? Pourquoi ne nous mettons-nous pas au service de leur faiblesse, comme certains ont fait avec nous quand nous étions perdus et nous ont remis sur le droit chemin ? Nous qui avons tellement reçu, qu’attendons-nous pour donner aux autres à notre tour ? Si chacun de nous faisait sa part en ce sens, les divisions de l’Eglise se termineraient en un seul jour. Alors, vraiment, qu’attendons-nous ?

     

    « C’est une bonne chose que le sel ; mais si le sel cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa force ? Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix entre vous. » (9,50)

    On peut sans doute trouver beaucoup d’interprétations à la signification du « sel » dans ce chapitre de Marc. Le sel, c’est ce qui donne du goût et en même temps un élément indispensable à la santé. Le sel, ce ne peut être ici que la vie de Dieu en nous et entre nous. Et, pour être conséquents avec cette découverte que nous continuons à faire, pas à pas, à la lecture de l’Evangile, cette découverte du cœur de la vie trinitaire qui est accueil et don dans la réciprocité, ce sel ne pourra pas être autre chose que cette dynamique trinitaire en nous et parmi nous. Notre mentalité occidentale qui tend à l’individualisme a enlevé beaucoup de sel au message du Christ. On nous a formés pendant des générations à un idéal de sainteté qui risquait d’être trop personnel, trop égoïste en fin de compte. Cette petite phrase qui relie le « sel » à « la paix entre nous », n’est-elle pas une confirmation de ce que nous avons trouvé à chaque page de notre Evangile, le lien tellement étroit entre l’amour de Dieu, l’amour du prochain et surtout la réciprocité de cet amour, à l’image de ce que le Père, le Fils et l’Esprit vivent ensemble et pour nous de toute éternité ?

     

     


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