• Matthieu 6

    Ah, cet Evangile ! Il n’en finira pas de nous surprendre ! Si on sait l’accueillir jusqu’au fond, sans limite… le laisser pénétrer en nous… alors, voilà qu’il nous envahit et qu’il change tout au fond de notre cœur. C’est l’expérience tellement forte que j’avais faite avec le chapitre 5, le chapitre des béatitudes et je pensais que la suite du discours sur la montagne allait retomber quand même dans une certaine normalité… mais voilà qu’il vient de me bouleverser à son tour, comme si je venais de le lire pour la première fois…

    Jusqu’à présent le chapitre 6 de Matthieu était pour moi celui du Notre Père et celui de la providence divine qui nous aime tellement et qui nous demande de ne pas nous préoccuper pour l’avenir. Mais je vois maintenant que je n’avais pas encore compris grand-chose. Cette réalité de la prière : apprendre à prier dans le secret de son cœur ou de sa chambre, c’est tellement important bien sûr, mais pourquoi est-il si difficile de prier ? Pourquoi tellement de gens et chacun de nous peut-être, à certains moments de la vie, trouvons la prière tellement sèche et ardue ? Pourquoi la société sécularisée, dans laquelle nous vivons de plus en plus, essaye de faire de notre rapport avec Dieu une affaire essentiellement privée qui ne vienne surtout pas déranger toutes nos relations sociales ou politiques ? C’est parce que nous n’avons pas su écouter l’Evangile jusqu’au fond. Et ici encore Matthieu y a mis tout son cœur : c’est un chapitre tellement original d’ailleurs, qu’on ne trouve pas chez les autres évangélistes, à part quelques phrases du « Notre Père » présentes aussi en Luc, mais c’est bien tout.

    Alors, je vais vous raconter ma découverte. C’est ma découverte à moi, bien sûr. Comme je l’ai déjà dit d’autres fois, chacun de nous reçoit de Dieu une clé ou des clés qui lui sont comme un cadeau personnel pour entrer dans le mystère. Ma clé n’est peut-être pas votre clé. Je ne prétends pas avoir trouvé « la vérité », une vérité sur laquelle je voudrais maintenant discuter avec vous : surtout pas ça ! Je veux seulement vous dire ma joie d’avoir ouvert une porte qui m’était jusque là fermée, et vous inviter à faire vous aussi la même expérience… mais vous l’avez sûrement déjà faite avant moi.

    C’est cette histoire de notre relation avec le Père qui m’a bouleversé. Il est clair que ce chapitre nous explique tellement bien que la religion n’est pas une affaire superficielle de bonnes actions apparentes, pour se faire voir ou se croire meilleur que les autres : ce serait tomber dans les travers les plus horribles de ces pharisiens que Jésus n’arrête pas de dénoncer.

    « Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d’agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux. Ainsi quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. »

    « Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense… » « Et quand vous jeunez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. »

    On passe d’une religion superficielle à une religion du cœur, où l’on arrête de se regarder et de penser au regard des autres sur nous, mais on commence à se mettre sous le regard bienveillant de Dieu qui est le seul à pouvoir nous donner une récompense véritable qui ne passe pas.

    Et c’est là qu’on passe aussi d’une religion des bonnes actions à une religion de la prière, c’est-à-dire du rapport avec Dieu qui va tout changer. « Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. »

    « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l’ayez demandé. »

    Et c’est là que va commencer notre révolution totale, celle du Notre Père que nous récitons chaque jour et duquel nous n’avons peut-être compris que tellement peu jusqu’ici. Mais écoutons Jésus jusqu’au bout : « Vous donc priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié.

    Que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

    Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

    Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

    Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal.

    Car si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes. »

    Nous avons ainsi relu déjà plus de la moitié de notre chapitre et il est temps de commencer à en tirer quelques conclusions. La première conclusion que je me suis faite, c’est que Jésus semble nous jeter comme cela dans le rapport avec le Père sans aucune préparation. Et c’est là que va commencer notre découverte. C’est qu’il faut remettre ce passage au cœur de tout l’Evangile de Matthieu. Car en fait aucun de nous n’est capable de parler avec le Père et de l’écouter. Le Père en lui-même est trop inaccessible et c’est pour cela que notre prière à Dieu échoue souvent si lamentablement. Il faut être bien conscient que c’est Jésus qui nous parle ici. C’est Jésus le Dieu qui s’est rendu accessible, qui est descendu du ciel sur la terre pour que nous puissions le voir, l’écouter, le toucher et le comprendre avec nos cœurs et nos esprits d’hommes tellement merveilleux mais aussi tellement limités. Mais Jésus n’est pas venu seulement pour lui-même. Il est venu nous faire entrer dans sa vie intime, la vie qu’il mène de toute éternité dans l’accueil du Père et le don de soi au Père en totale réciprocité dans l’Esprit. Jésus vient d’ailleurs à peine de nous révéler pour la première fois la présence du Père et de l’Esprit en sortant de l’eau de son baptême…

    Mais cela n’est pas encore suffisant pour comprendre. Il faut d’abord rester avec Jésus pour qu’il continue à nous montrer le Père et à nous laisser aimer par Lui. Et Matthieu va bientôt nous expliquer comment rester d’abord toujours avec lui : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire… Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 35.40) Et aussi : « Quand deux ou trois sont unis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » (Mt 18,20)

    C’est là que tout change : rester avec Jésus, bien sûr, mais nous ne pouvons rester avec Jésus que si nous nous aimons les uns les autres et si nous sommes unis en son nom. Alors sa présence est pleine en nous et au milieu de nous et en lui nous trouvons tout de suite le Père sans voile et sans limite. Alors, c’est là qu’on comprend vraiment cette histoire du Père que nous prions dans le secret. Le secret sans doute par rapport à l’humanité superficielle qui ne veut pas comprendre le message de Jésus, mais pas le secret égoïste de quelqu’un qui veut chercher refuge en Dieu pour fuir les problèmes de la société qui l’entoure. Sinon, pourquoi Jésus nous demanderait-il de pardonner à nos frères au moment où nous pensions avoir mis nos frères de côté pour trouver le Père dans le secret de notre chambre ? Non, dans le secret de notre chambre, nous allons nous recueillir avec toute l’humanité que nous aimons et qui nous aime, l’humanité divisée que Jésus est venu rassembler en Lui dans l’Esprit pour lui faire rencontrer le Père, « notre Père » justement en commun avec tous les hommes, pour toujours. C’est là que commence l’aventure merveilleuse de l’humanité avec Dieu dans laquelle nous pouvons nous plonger de tout notre être maintenant, jusqu’à la fin de notre séjour sur cette terre et pour l’éternité, sans avoir d’autre chose à faire désormais que d’accueillir Dieu et le frère de tout notre cœur et de nous donner entièrement à eux à chaque instant de la vie qui nous reste.

    Quand on se met à voir les choses de la sorte, la prière s’épanouit en nous et donne son sens à la vie, et la vie s’épanouit en nous et donne son sens à la prière, car l’une ne peut plus aller sans l’autre et la vie en Dieu et parmi les hommes ne sera plus jamais vide, ni tellement mystérieuse et bizarre comme cela a pu nous apparaître parfois au cours de nos recherches passées.

    Et comme il est beau ce Père que Jésus nous montre ! Notre Père voit tout, il sait tout et il nous comble de bienfaits. Jésus nous dit par trois fois : « Ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. » « Votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l’ayez demandé. » Et ce Père a un nom qui est merveilleux, le nom de « Père » justement, qui peut être « sanctifié ». Il a aussi un « règne », un « royaume », avec sa « justice », il a une « volonté » qui est toute amour. Il nous donne « le pain de chaque jour ». Il nous « pardonne », il nous « délivre du Mal ». Il nourrit aussi « les oiseaux du ciel » et « habille les herbes des champs », et lui qui nous a déjà donné la vie, l’existence, il va nous combler par sa providence bien plus encore que les oiseaux, les lis et les herbes des champs, car « il sait » de quoi nous avons besoin pour manger, pour boire et pour nous habiller.

    Tout le reste du chapitre va être maintenant un hymne au Père et un hymne à la vie qu’il nous a donnée et qu’il continue à faire grandir en nous. Avec un certain nombre de conseils pour savoir profiter pleinement de ce don du ciel. « Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et la rouille les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler. Mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où les mites et la rouille ne dévorent pas, où les voleurs ne percent pas les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » Et il ne s’agit pas de comprendre maintenant ces trésors dans le ciel comme étant seulement dans l’autre vie après la mort, ce serait un affreux malentendu. Non, avec Jésus le ciel a commencé à se reverser sur la terre et dès ici-bas nous pouvons nous faire des trésors merveilleux qui resteront avec nous pour l’éternité.

    Et ces bienveillants et paternels conseils vont continuer encore jusqu’au bout du chapitre : « La lampe du corps, c’est l’œil. Donc, si ton œil est vraiment clair, ton corps tout entier sera dans la lumière ; mais si ton œil est mauvais, ton corps tout entier sera plongé dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres y aura-t-il ? »

    « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. »

    Et pour finir : cette magnifique description de la providence divine qui ne nous abandonnera jamais et qui devrait nous rassurer à chaque pas. « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture, ni pour votre corps au sujet des vêtements. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? D’ailleurs, qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux. Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? »

    « Ne vous faites pas tant de souci ; ne dites pas : ‘Qu’allons-nous manger ?’ ou bien ‘Qu’allons-nous boire ?’ ou encore ‘Avec quoi nous habiller ?’ Tout cela les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché. Ne vous faites pas tant de souci pour demain : demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »

    On reste sans voix devant un tel amour, en se demandant tout de même si tout cela n’est pas un rêve irréalisable. Serions-nous, nous aussi, ces « hommes de peu de foi » qu’il veut secouer ? Laissons-nous prendre au moins pour le moment par ce rêve. Et nous passerons ensuite au commentaire un peu plus approfondi de quelques-unes de ces « perles de la Parole » qui peuvent nous changer la vie. Affaire à suivre… à très bientôt !


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