• Matthieu 8

    Après la lumière extraordinaire du discours sur la montagne qui nous a bouleversés tout au long des chapitres 5 à 7 de l’Evangile de Matthieu, j’avais franchement l’impression que le chapitre suivant allait être un simple moment de transition, le retour ordinaire à la vie publique de Jésus avec plusieurs épisodes qui sont déjà tellement connus et que nous avons pu contempler auparavant à la lecture de Marc (la guérison du lépreux, celle de la belle-mère de Pierre, la tempête apaisée ou l’épisode des esprits mauvais qui entrent dans un troupeau de porcs qui se jettent dans le lac) ou que nous retrouverons plus tard en Luc (ces mêmes épisodes et celui du centurion romain).

    Mais la Parole de Dieu est toujours la Parole de Dieu ! Commençons par nous laisser surprendre par ces nouveaux passages que l’on ne trouvait pas chez Marc. Et tout d’abord l’histoire étonnante de ce centurion romain qui vient à la rencontre de Jésus : « Jésus était entré à Capharnaüm ; un centurion de l’armée romaine vint à lui et le supplia : ‘Seigneur, mon serviteur est au lit, chez moi, paralysé, et il souffre terriblement.’ Jésus lui dit : ‘Je vais aller le guérir.’ Le centurion reprit : ‘Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Ainsi, moi qui suis soumis à une autorité, j’ai des soldats sous mes ordres ; je dis à l’un : ‘Va’, et il va, à un autre : ‘Viens’, et il vient, et à mon esclave : ‘Fais ceci’, et il le fait.’ A ces mots, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : ‘Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi. Aussi je vous le dis : beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du Royaume des cieux, et les héritiers du Royaume seront jetés dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.’ Et Jésus dit au centurion : ‘Rentre chez toi, que tout se passe selon ta foi.’ Et le serviteur fut guéri à cette heure même. »

    On trouve encore un deuxième passage original, par rapport à Marc, avec en particulier le verset 17 : « Ainsi devait s’accomplir la parole prononcée par le prophète Isaïe : ‘Il a pris nos souffrances, il a porté nos maladies.’ » Une belle synthèse de la mission de Jésus.

    Mais un paragraphe très intéressant, qu’on trouvera aussi chez Luc, est celui des versets 19 à 22 : « Un scribe s’approcha et lui dit : ‘Maître, je te suivrai partout où tu iras.’ Mais Jésus lui déclara : ‘Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête.’ Un autre de ses disciples lui dit : ‘Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père.’ Jésus lui dit : ‘Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts.’ » Ce sont vraiment des phrases étonnantes…

    On lit et on relit ce chapitre tout entier que l’on croit connaître presque par cœur, et voilà soudain que se fait une grande lumière que je voudrais partager avec vous. Ce petit chapitre rapide, de transition, peut devenir en réalité une révolution totale de notre vie. D’abord parce qu’il va changer complètement notre relation à la foi, et partant de là, notre relation à Dieu lui-même.

    Qu’on le veuille ou non, l’homme se cherche toujours des assurances, des certitudes sur lesquelles baser sa vie. Cela ne part pas d’une mauvaise intention. Je dois bien savoir qui je suis, qui est Dieu, dans quelle direction progresser. Tout cela n’est pas faux. Mais est-ce que ces assurances peuvent vraiment suffire quand on marche à la suite de Dieu ?

    On voit tout de suite, évidemment, que les intérêts matériels, purement terre à terre, qui nous préoccupent le plus souvent, sont un obstacle terrible qui nous empêche d’accueillir le Christ dans notre vie. C’est ce qui arrive aux habitants du village dont viennent les porcs qui se sont jetés dans le lac avec les esprits mauvais. Ils n’ont même remarqué que les deux possédés (qui sont certainement les parents de l’un ou l’autre des ces villageois) avaient été guéris, ils n’ont même pas remercié Jésus pour ce miracle. Ce qui les préoccupe seulement c’est la perte matérielle que Jésus leur a ainsi occasionnée. « Voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur région. » C’est une image du monde qui ne pense qu’à soi et à ses possessions et qui ne sera jamais capable d’ouvrir son cœur  sur l’amour de Dieu qui les attend.

    Mais est-ce que les disciples de Jésus font tellement mieux ? Eux qui auraient dû commencer à comprendre que Jésus était vraiment l’envoyé de Dieu, sinon encore le Fils même de Dieu, eux qui devraient être pleins de confiance en lui et en sa protection, voilà qu’ils prennent peur à la première occasion et qu’ils le secouent dans son sommeil, comme si tout à coup sa présence était devenue inutile : « Ses compagnons s’approchèrent et le réveillèrent en disant : ‘Seigneur, sauve-nous ! Nous sommes perdus !’ Mais il leur dit : ‘Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi ?’ »

    Il est tout de même étonnant que l’exemple que l’Evangile nous donne à suivre, n’est pas celui des disciples qui devraient être si proches de lui, mais de ce pauvre lépreux rejeté par la société et de ce centurion qui n’est même pas de la religion de Jésus. Ce qui distingue ces deux figures exceptionnelles des autres, c’est leur confiance absolue en Jésus. Une confiance pleine d’amour qui ne raisonne pas, mais qui se jette en Jésus du plus profond du cœur. « Un lépreux s’approcha, se prosterna devant lui et dit : ‘Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier.’ » Et devant le centurion, voilà que Jésus nous dit justement : « Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi. »

    Il y a ici, entre les lignes une leçon de foi et d’amour qui est du même niveau que la révolution des béatitudes. Il ne sert à rien d’être disciple de Jésus si on n’est pas capable de se jeter en Lui dans l’instant présent. Ce qui veut dire que la foi ne sera jamais une acquisition, une certitude que l’on « possède », une garantie qui nous rend forts ou meilleurs que les autres, une supériorité sur ceux qui ne connaissent pas Jésus. Non, la foi n’est pas une doctrine apprise à l’école, une information sur la divinité du Christ et sa toute-puissance. Sinon les premiers à avoir la foi devraient être le diable et les esprits mauvais, car ils savent bien qui est Jésus et qui est Dieu, mais cela ne leur sert à rien, car ils n’aiment pas.

    La foi que demande Jésus est simplement l’amour confiant d’un fils qui se jette dans les bras de son père aimant, sans condition, sans hésitation, sans peur, quelles que soient les apparences. Autrement dit la foi à laquelle Dieu nous invite ne regarde que très peu le passé, les belles découvertes que nous avons faites hier sur la puissance de Dieu, mais la foi est toujours tournée vers cet instant présent où je dois aimer et cet avenir à construire selon la loi de Dieu. Il ne sert donc à rien de proclamer le jour de Pâques : « Jésus est ressuscité », si l’instant d’après nous nous plaignons de la première personne qui nous dérange, si nous n’arrivons pas à ressusciter concrètement avec Jésus au milieu des mille problèmes de la vie de tous les jours. La foi véritable en la résurrection est celle du disciple qui laisse Jésus ressusciter aujourd’hui au milieu de l’humanité malade et souffrante et qui sait passer, en aimant, de la mort à la vie, de la croix de chaque jour à la résurrection. Tout le reste ne nous sert à rien au moment de l’épreuve.

    Et c’est aussi pour cela que Jésus déclare à qui veut le suivre : « Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête. » Nous revoilà encore dans la logique des béatitudes, de cet amour pauvre qui refuse de posséder, car posséder voudrait dire s’arrêter sur soi-même au lieu de sortir de soi à chaque instant pour se donner à Dieu et aux autres. Si nous voulons vraiment suivre le Christ, nous n’avons pas à chercher en Lui un refuge tranquille qui nous protège contre les problèmes de ce monde, nous avons seulement à nous laisser porter par la vague de son amour infini qui se repose dans son mouvement même de donation qui ne s’arrête jamais car l’amour se recrée et se renforce par la dynamique même qu’il porte en lui dans la réciprocité des Trois Personnes de la Trinité que nous avons commencé à connaître…

    Cela balaye d’un coup toute cette pauvre supériorité que, nous chrétiens, nous nous sommes créée au cours des siècles.  Chaque fois que nous nous sommes sentis les « fils du Royaume » et que nous avons jugé le monde entier et tous ceux qui « n’avaient pas la foi », du haut de notre pauvre orgueil déplacé. Cette supériorité malheureuse que Dieu lui-même est en train de nous enlever peu à peu, heureusement, pour nous faire découvrir enfin la liberté de n’avoir rien d’autre à faire que de nous donner entièrement à Lui et à nos frères et sœurs en humanité tout au long de notre vie. Car c’est là et là seulement que la foi véritable de Dieu peut pénétrer en nous, nous transformer en son amour et nous faire participer « au festin du Royaume des cieux » dès ici-bas sans attendre…


  • Commentaires

    1
    Garo
    Jeudi 2 Mai à 10:22
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