• J’ai décidé de plonger avec vous pendant quelques jours au cœur de cette « réciprocité » qui n’est pas seulement une des rubriques de notre blog, mais sans doute aussi son plus grand trésor.

    On pourrait contempler la réciprocité sous une foule d’angles de vue, mais pourquoi ne pas partir tout simplement de la Trinité de Dieu puisque c’est là que tout a commencé ? Et puisque l’homme a été créé à l’image de ce Dieu qui est à la fois un et trine, et trine dans la réciprocité la plus infinie et la plus totale. Une réciprocité que nous ne pourrons jamais vraiment imaginer tant que nous ne verrons pas Dieu face à face et que nous ne serons pas plongés définitivement en Lui.

    La réciprocité en Dieu, c’est la relation d’amour entre le Père et le Fils dans l’Esprit. Car Dieu n’est pas seulement trois Personnes distinctes qui s’aiment de toute éternité, mais il est en même temps la relation d’amour éternel entre ces Personnes divines. Notre pauvre intelligence humaine tellement limitée, même si elle est la perle de la création, ne parvient pas à saisir comment plusieurs réalités peuvent à la fois être « une », complètement fondues l’une dans l’autre, et en même temps absolument distinctes l’une de l’autre.

    Et c’est pourtant ce qui se passe en Dieu. Mais dans notre monde terrestre limité par le temps et l’espace, on ne parvient à concevoir tout cela que par étapes. Et si l’on imagine le Père qui se donne tout entier au Fils dans l’Esprit et le Fils qui accueille de tout son être la vie divine du Père, on est obligé sur la terre de voir le don du Fils qui se donne totalement au Père comme si c’était dans une étape successive, un retour au Père de l’amour du Fils qui se donne « à son tour » au Père.

    La réciprocité divine échappe au temps que nous connaissons sur la terre, mais pour la comprendre ici-bas on est bien obligé de passer par le temps. Et c’est là que la réciprocité, qui est joie parfaite, amour merveilleux de donation totale dans l’équilibre entre le don et l’accueil réciproques, se voit soudain menacée par le temps. Car lorsque je me donne à Dieu ou à mon frère de tout mon cœur, je dois maintenant attendre le moment du retour sans jamais être sûr que ce moment arrivera. La joie parfaite se transforme tout à coup en angoisse. La peur que ce frère ou cette sœur à qui j’ai risqué de me donner dans une immense générosité va me laisser maintenant tout seul avec mon don inutile et m’oublier ou même me trahir pour chercher ailleurs sa réciprocité à lui. Et l’accueil et le don qui auraient dû me remplir de béatitude infinie vont devenir maintenant mon cauchemar de tous les jours. C’est tout cela qui est en jeu dans la réciprocité…

    Je sais bien que mon discours est ici volontairement provocateur. Mais il est bon de se rappeler que nous ne sommes pas encore au paradis. Nous sommes sur cette terre où règne souvent le mal avec toutes ses divisions. Mais nous savons en même temps que nous pouvons suivre un Dieu qui a donné sa vie pour nous, pour que nous commencions à goûter son paradis dès maintenant sur la terre, en nous exerçant chaque jour à cette réciprocité avec lui et entre nous. La réciprocité ne peut donc pas être encore pour nous un « repos éternel », mais une bataille, une conquête de chaque jour, à la fois si difficile et pourtant si belle, si fascinante, qui donne un sens au long cheminement de notre vie, qui nous remplit d’espoir si nous savons nous remettre à chaque instant dans la bonne direction… (A suivre)


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  • Oui, j’ai récemment écrit sur les réseaux sociaux : « C’est beaucoup plus facile de croire ensemble ». Et je voudrais m’expliquer un peu aujourd’hui, ou du moins commencer à le faire, car c’est là le sujet et le défi de toute une vie que nous n’allons pas cerner en quelques mots…

    J’ai souvent réagi contre l’idée parfois répandue que la foi est un dépôt ou une assurance, une acquisition du passé sur laquelle nous nous appuyons pour aller de l’avant, une foi que nous posséderions et que nous pouvons donc « perdre » à tout moment. Je pense que la foi est bien plutôt un mouvement de confiance et d’amour de celui qui se jette dans l’instant présent dans ce futur à construire qui s’ouvre à lui et qui est tout de même chaque fois un saut dans l’inconnu : c’est le sens de la parole sémitique « amen » qui a toujours été un symbole de notre foi.

    La foi véritable se vit beaucoup plus vers l’avant, elle s’invente à nouveau chaque jour. Car c’est la foi en un Dieu que nous sentons peut-être parfois tellement présent, mais que nous ne voyons pas encore face à face : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu », a dit Jésus. Au ciel la foi et l’espérance n’existeront plus, car nous baignerons en Dieu pour toujours et seul l’amour restera.

    La foi est bien sûr un mouvement de l’âme éminemment personnel. Mais cela ne veut pas dire que chacun est isolé tout seul à la vivre dans son coin. Cet individualisme formidable, qui a envahi en particulier notre occident malade, nous fait penser que nous sommes chacun plus nous-mêmes quand nous agissons et nous décidons tout seuls sans l’aide des autres. Pourquoi cette aide des autres nous empêcherait-elle d’être pleinement nous-mêmes ?

    Si nous sommes entrés dans la démarche de foi, nous le devons d’abord au témoignage de personnes qui nous l’ont transmise d’une manière ou d’une autre, à commencer en général par nos parents. Puis notre foi s’est intériorisée, personnalisée et est devenue plus adulte au fil du temps. Mais d’abord la foi véritable n’est jamais elle-même toute seule dans un coin de notre âme, indépendante de toute la dynamique de notre vie intérieure qui se construit peu à peu autour de cet amour de Dieu que nous recevons et que nous partageons. L’Evangile de Saint Jean est extraordinaire en ce sens, où la foi et l’amour sont tellement interdépendants qu’on pourrait souvent les confondre.

    Ce que nous ne pensons pas assez, c’est que quand je prie, quand je crois, c’est déjà toute la Trinité qui s’invite à le faire en mon cœur et en mon âme, le Père, le Fils et l’Esprit qui coopèrent sans cesse à me faire avancer vers eux et en eux. Mais comme cette foi n’est pas seulement une foi théorique en Dieu, mais aussi un mouvement de confiance en ce Dieu présent dans nos frères, ou par exemple une découverte de chaque instant de la présence de Jésus sur la croix de nos souffrances et de la souffrance des autres, le mouvement de la foi en nous devient une sorte de chasse au trésor de Dieu qui se cache un peu partout. Dans nos frères, dans la nature, en nous, dans son Eglise, dans les plus faibles et les plus pauvres, dans tous les signes qu’il nous a laissés à commencer par l’eucharistie et la parole de l’Ecriture…

    La foi investit en même temps notre esprit, notre cœur, notre âme, notre volonté et tout cela se fait bien sûr chacun personnellement, mais avec en nous la présence de ceux que nous aimons et qui nous aiment et même la présence mystérieuse de Dieu que nous avons deviné, qui se trouve caché et enfoui peut-être sous la cendre, même chez ceux avec qui la relation est difficile. La vie de foi est en quelque sorte comme l’avancée en haute mer au milieu des vagues de nos compagnons de voyage qui tour à tour nous poussent, nous soulèvent, nous heurtent peut-être et nous freinent mais qui finalement nous portent de l’avant. Si la liturgie latine récite chaque dimanche le « je crois en Dieu », j’aime beaucoup ces liturgies orientales qui disent le « nous croyons en Dieu ». Ce ne sont pas deux mouvements opposés, mais au contraire harmonieusement entrelacés. Et la conséquence positive, c’est qu’un jour nous y voyons moins clair et ce sont nos amis qui continuent à croire pour nous et demain ce sera nous qui les aiderons à avancer. Nous serons alors beaucoup plus sûrs que notre foi et notre prière seront celles de ces « deux ou trois unis au nom de Jésus » qui attirent sa présence au milieu d’eux qui les portera directement au Père dans l’Esprit. Vouloir se débrouiller orgueilleusement tout seul ne sera jamais une bonne solution.


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  • La belle question d’une de mes lectrices : « Quel est notre objectif sur terre ? Comment savoir ma mission personnelle ? Est-ce d’aimer et d’être aimé ? Est-ce tout ? Pourquoi sommes-nous là ? Est-ce que nous avons tous le même objectif ? »

    Quand on sait que cette question a été posée avec la crise du coronavirus en toile de fond, qui tue nos proches sans prévenir, en même temps que le drame interminable que vit le peuple libanais sans voir encore de lumière au bout de son tunnel, comment faire pour répondre d’une manière qui ne soit pas superficielle ?

    Je vais commencer bien humblement par dire que je « n’ai pas »  de réponse toute faite à une question pareille et qu’en fait chacun porte en soi les réponses à ses propres questions, s’il apprend à regarder au fond de lui-même. Mais puisqu’aussi nous regardons tellement mieux au fond de nous-mêmes quand nous sommes ensemble avec des personnes en qui nous avons confiance, je vais essayer de me jeter à l’eau et de dire quand même une ou deux belles réalités qui me traversent en ce moment le cœur et l’esprit.

    Puisque je réponds ici dans ma rubrique « Reflets du paradis », je vais partir de l’Amour de Dieu qui nous a créés pour que nous soyons un don les uns pour les autres. Alors oui, notre objectif, notre mission, est certainement d’aimer et d’être aimés. Est-ce tout ? Oui, c’est tout, parce que l’amour, le véritable amour englobe tout, comme l’air qui rentre dans nos poumons n’est pas fait seulement pour une partie de nous-mêmes, mais l’oxygène qu’il contient nous inonde de la tête aux pieds car sans lui nous serions tout de suite morts.

    Mais l’amour est beaucoup plus que la petite expérience que nous nous en faisons au cours de ces brèves années de vie que nous avons sur cette terre. L’amour n’est pas une quantité d’amour que nous possédons dans notre cœur, quelques sentiments, quelques belles pensées, un peu de bonne volonté. Nous ne possédons pas l’amour, nous le laissons simplement entrer en nous pour être aussitôt donné. L’amour, c’est d’abord accueillir et recevoir cet amour, de Dieu et de ceux qui nous aiment, pour le partager tout de suite avec ceux qui nous entourent. Car arrêter l’amour ou le garder pour soi, c’est déjà le faire un peu mourir. Ce n’est pas très grave, car Dieu est toujours là pour nous en donner tout de suite une nouvelle flamme, si le feu d’avant venait à s’éteindre.

    Le problème ce sont ces circonstances de la vie qui sont souvent si difficiles, ce sont ces gens qui au lieu de nous aimer nous font du mal, ce sont ces peurs que nous avons à longueur de journée. Alors comment faire ? Je crois qu’il faut d’abord bien s’attacher en cordée avec quelques personnes de confiance, comme le font les alpinistes qui veulent gravir une très haute montagne pleine de dangers, de pièges et de précipices, mais tellement belle quand on parvient au sommet.

    Et, avec ces amis, apprendre à ne pas s’arrêter. Entendons-nous, on doit bien souvent se reposer en route, car nous ne sommes pas des robots, des machines à aimer sans états d’âme. Mais le repos lui-même peut être un repos pour mieux aimer, au lieu d’être parfois un moment où on s’enferme dans sa chambre pour juger et haïr le monde entier qui ne nous comprend pas. Et quand on sort de sa chambre, ne plus faire de calcul, ne plus aimer seulement ceux qui nous font du bien, mais vouloir au moins le bien de tout le monde. Ne pas aimer parce que c’est facile, mais parce qu’en aimant nous laissons pénétrer en nous l’oxygène de la paix, de la compassion, de la miséricorde, de la patience qui nous fait tellement de bien à nous-mêmes avant même de faire du bien aux autres.

    Alors la vie devient une formidable aventure. Quand je me lève le matin en pensant : qui je peux aimer aujourd’hui, qui je peux aider, consoler, réconforter, encourager, conseiller, écouter, accompagner, inviter, éclairer ? Plus rien de monotone, car chaque personne, chaque rencontre est différente et pleine de surprises, agréables ou désagréables, cela ne devrait rien changer. Bien sûr que je vais chercher les lieux et les personnes avec qui je peux faire un travail positif, utile à l’humanité, mais parfois je devrai aller aussi vers ceux qui souffrent même si au départ cela me paraît tellement difficile. Je dois équilibrer mes forces en chemin, toujours aussi avec l’aide ce ces amis avec qui je me suis mis en cordée.

    Et ma mission personnelle, mon objectif personnel dans tout cela ? C’est un peu difficile d’en parler en quelques lignes d’un article de blog. Mais je crois que si l’objectif global est clair tout au long de la journée, c’est aussi en aimant du matin au soir que chacun va commencer à découvrir le trésor unique qu’il porte en lui dans son cœur, dans son intelligence, dans son caractère, et c’est comme cela que chacun va trouver sa vocation, son appel. Mais cela viendra toujours au fil de l’action, pas en se posant des questions théoriques enfermé chacun dans sa chambre. « A qui m’aime, je me manifesterai » a dit Jésus : si je l’aime dans les prochains que je rencontre tout au long de la journée, il va bien vite me manifester où, comment et avec qui je peux vivre véritablement cet amour pour lequel j’ai été créé.


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  • « Vous n’avez pas à être positif tout le temps. Vous avez le droit d’être triste, en colère, agacé, effrayé… Avoir des émotions ne fait pas de vous une personne négative, cela fait de vous un être humain. »

    Vous avez peut-être vu comme moi ces petites phrases circuler récemment sur les réseaux sociaux. Je vous avoue qu’elles m’ont fait très mal et je voudrais vous dire pourquoi. Le problème n’est pas ces trois phrases en elles-mêmes qui sont absolument justes. Qui a dit que nous « devons » être positifs tout le temps ? Qui a dit que nous « n’avons pas le droit » d’être tristes, en colère, agacés, effrayés… qui a dit qu’avoir des émotions fait de nous des personnes négatives ?

    C’est cela le problème réel. La brave personne qui a publié cette sorte de cri du cœur est une personne qui se plaint d’être attaquée sur le fond de son identité et de sa personnalité. Mais attaquée par qui ? Encore une fois par certains responsables de l’Eglise qui ont transformé depuis des siècles le message de Jésus en une fausse morale ou sainteté personnelle qu’on se construit égoïstement pour se sentir meilleur que les autres et pour les juger.

    Et en même temps à cause d’une spiritualité désincarnée qui oublie que Jésus est un Dieu qui s’est fait « chair » et qui nous a même donné son « corps » pour pénétrer le nôtre et le transformer en Lui en même temps que notre esprit et que notre âme. Et c’est pour tout cela que j’ai décidé de parler de ce scandale dans la rubrique « Reflets du paradis », pour nous laisser éclairer directement par l’Evangile.

    La première remarque, c’est que le message du Christ n’est pas un devoir qui nous est imposé contre notre gré et qui est au-dessus de nos forces et qui finit par nous condamner parce que nous n’arriverons jamais à le remplir comme il faut. L’invitation de Jésus est exactement le contraire de cette mentalité de pharisiens hypocrites. Jésus est simplement là qui nous invite avec tout son amour, qui nous propose son paradis mais qui respecte en même temps totalement notre liberté, et qui nous attend, qui ne veut jamais rien nous imposer. Jésus, encore une fois, est venu pour nous sauver et non pas pour nous juger. Alors bien sûr qu’il est heureux quand nous devenons « positifs », mais d’un vrai « positif » qui n’est pas une comédie de façade ou d’apparence. Un positif qui est en même temps une bataille de tous les jours pour nous aider ensemble à porter nos croix et à aller vers la résurrection.

    Jésus voudrait de tout son cœur que nous ayons son paradis dans l’âme, mais si un jour il voit que nous ne parvenons pas à être positifs, il quitte tout pour nous relever et nous redonner courage, comme le berger qui quitte les quatre-vingt-dix-neuf brebis qui sont en sécurité pour donner la priorité à la seule brebis qui s’est égarée. Si je ne parviens pas à être positif aujourd’hui, je dois être sûr que Dieu m’aime encore plus que tous les autres, je suis pour Lui sa priorité. Jamais je ne devrais me sentir jugé si je ne vais pas bien, au contraire…

    Et puis cette réalité des émotions et en même temps des sentiments, n’est-ce pas justement ce qui fait la grandeur de l’homme quand il apprend peu à peu à les mettre entre les mains de Jésus, comme on lui remet tout ce qui fait le fond de notre humanité ? Jésus le premier n’était-il pas rempli de colère parfois, de tristesse immense ou d’angoisse ? Saint Paul n’a-t-il pas dit : « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus. » ? (Ph 2,5) Il n’y a pas d’émotions ou de sentiments qui soient négatifs en soi. Un sentiment ou une émotion comme la colère peut venir par exemple du scandale d’une grande injustice dont nous sommes témoins. Ce qui peut être ensuite négatif, c’est ce que je vais décider en toute liberté de faire à partir de cette émotion. Si je transforme ma colère en bataille pour un monde meilleur, c’est un pas de plus vers la résurrection de l’humanité.

    Il faudrait enfin distinguer entre un état positif ou négatif et une attitude positive ou négative. Je peux vivre dans une situation terriblement négative de souffrance, d’injustice, de maladie et continuer à créer et à distribuer du positif autour de moi, comme le font héroïquement en ce moment des milliers de Libanais au milieu du drame qui vient de les frapper une fois de plus. Et ce positif, je le vis parce que je crois à l’amour de Dieu pour l’humanité, parce que je crois que Jésus peut transformer une fois encore nos croix en résurrection. Et le positif le plus vrai et le plus efficace est celui qui s’unit à d’autres positifs, sans trop regarder qui a raison ou qui a tort, sans perdre de temps à se comparer aux autres, parce que tout jugement de l’autre ou de soi-même est du temps perdu pour la bataille de l’humanité.

    Et si je me bats, ce n’est pas par devoir, pour me sentir la conscience tranquille, mais c’est que mon cœur de pierre a commencé à se transformer en cœur de chair comme celui de Jésus. Et je sens alors en moi (avec mon esprit, mais aussi avec tous les sentiments et les émotions du cœur humain) la passion que Jésus est venu nous apporter de donner notre vie pour nos frères. Et comme je ne suis pas Dieu, je ne suis pas un robot positif, je tombe mille fois sur la route, mais je me relève mille fois, ou plutôt nous nous relevons mille fois ensemble. Et nos situations négatives finiront par disparaître et il restera pour toujours ce positif que nous aurons inventé en chemin avec toute notre humanité.


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  • [Cet article exceptionnel devrait être une surprise pour les 90 ans, lundi 10 août, de notre chère amie Janine. Janine ne lit ni mon blog, ni Facebook, alors prière de ne rien lui dire de cette surprise, merci]

    Quand je suis rentré au Liban dimanche dernier, j’ai écrit un article sur mon retour, où j’ai mis tout mon cœur, en parlant aussi du défi qui m’attendait avec tous mes amis libanais. Mais jamais je n’aurais pu imaginer l’explosion apocalyptique qui allait se produire.

    Que dire après cette ultime épreuve qui frappe encore le peuple libanais ? Continuer à croire en un avenir possible ? Garder malgré tout l’espoir ? Certainement, mais il y a des moments où on a presque honte d’être homme et où l’on ne sait plus quoi dire. Et j’avais envie de me taire pour une fois et d’attendre quelques jours avant de reprendre mon blog, pour écouter en profondeur la souffrance de tous ces amis qui n’en peuvent plus.

    Mais voilà qu’on me demande de faire une surprise à Janine pour ses 90 ans lundi prochain. Alors j’ai mis ensemble tous mes sentiments contradictoires, toute cette confusion qui commençait à traverser mon esprit et mon cœur et j’ai décidé de vous parler cette fois-ci de Janine… et vous allez comprendre pourquoi…

    Quand je suis arrivé au Liban, tout jeune, il y a presque 50 ans, mes amis m’ont presque tout de suite fait connaître Janine, avec sa compagne Souad et son institut pour enfants sourds (l’IRAP, institut de rééducation audio-phonétique). C’est que lorsque mes amis sont arrivés au Liban en 1969, un an et demi avant moi, pour donner leur vie pour le peuple libanais, à la demande des Libanais eux-mêmes, Janine les a tout de suite accueillis de tout son cœur et leur a fait sentir que le Liban est une famille avant même d’être un pays. Et Janine ne nous a plus quittés.

    Elle est tellement entrée en symbiose avec nous et nos projets, qu’on aurait dit l’histoire de l’œuf et de la poule : on ne sait plus jamais qui a commencé le premier. Quand nous étions fatigués, Janine nous invitait à nous reposer à l’IRAP, même si alors elle n’avait pas encore tellement de moyens. Et elle ouvrait toujours toutes ses portes et son temps, en te faisant sentir unique au monde.

    Quand nous ne savions pas où nous réunir, il y avait les salons de l’IRAP qui étaient notre berceau. Puis elle nous faisait connaître ses amis, toutes ces personnes en particulier qui s’étaient consacrées comme elle et Souad au service des malades, des handicapés, des plus démunis. Quand la guerre est arrivée, à peine quelques années plus tard, et que nous avons dû quitter parfois Beyrouth en catastrophe, Janine nous invitait à nous réfugier chez elle. Nous étions comme des sardines, les uns presque sur les autres, dans tous les angles de la maison, là au moins où on pouvait être à peu près à l’abri des éclats d’obus, loin des fenêtres, mais toujours de façon digne, presque confortable, dans la paix d’une confusion qui se transformait en harmonie.

    Et tout cela au milieu de ces enfants qui n’entendaient pas et qui entraient dans le jeu, comme Janine et Souad. Jamais je n’ai connu comme cela des enfants qui auraient pu avoir peur de la vie ou des relations avec les autres à cause de leur handicap, et qui étaient les premiers à sourire, à te donner courage, avec ce regard brillant qui exprimait tout cet enthousiasme de l’enfance ou de la jeunesse, à travers les gestes ou les yeux, là où les paroles n’arrivaient pas.

    On aurait dit une ruche d’abeilles, un orchestre symphonique en plein concert, une mosaïque merveilleuse, un puzzle où tous les morceaux s’imbriquaient harmonieusement les uns dans les autres. Et au milieu de tout ça la baguette magique du chef d’orchestre parfois visible, parfois discrète, toujours présente, toujours proche, toujours rassurante. Cette personne qui n’était plus toute jeune et qui dormait au milieu de ces enfants tout de même parfois turbulents, avec juste une petite chambre de deux ou trois mètres carrés pour s’y reposer de temps en temps. Mais nous, nous ne la voyions jamais se reposer.

    Et puis cette ouverture perpétuelle sur le monde, sur les souffrances des autres, comme si ne suffisaient pas celles des enfants de l’IRAP, où chacun avait sans doute déjà son petit drame personnel. Et là encore on ne savait plus si c’était Janine qui nous entraînait à nous ouvrir au dehors ou nous qui la poussions. Ces enfants orphelins qui venaient de voir leurs parents massacrés devant eux et qui allaient devenir pour toujours les enfants de Janine, Souad et Thérèse, qui s’étaient jointe à elles…

    Ces réfugiés du sud du pays qui arrivaient sur les trottoirs au bord de la mer, en ayant tout perdu, et que nous allions ensemble accompagner dans de nouveaux quartiers en inventant en même temps pour eux garderie pour les enfants, atelier de couture pour les dames, dispensaire pour les malades, activités pour les jeunes… Le principe de Janine, c’était, et c’est toujours, de mettre ensemble les gens et de leur faire partager leurs talents et on arrive à des résultats surprenants.

    Janine est un génie de l’imagination au service des autres. L’imagination de créer toujours de nouvelles activités pour produire, pour vendre par exemple des douceurs, des plats cuisinés, des objets décoratifs pour la maison, etc. pour que l’IRAP puisse continuer à recevoir des enfants, souvent de familles dans le besoin qui n’ont pas de quoi payer leurs études ou leur séjour à l’IRAP, et pour payer toute cette ruche d’experts, d’éducateurs, de collaborateurs de toutes sortes qui tournent autour de l’IRAP. C’est que Janine sait mettre chacun en valeur et tout le monde a soudain envie de donner sa vie, comme Nicole qui a tout quitté à son tour pour l’IRAP, parce que c’est tellement beau de le faire quand il y a une telle compréhension d’amour réciproque autour de soi.

    Mais inutile d’allonger ici la liste pour ne pas devenir trop long. Pourquoi avoir écrit tout cela ? Pour dire simplement que nous admirons Janine ? Ce serait la mettre sur un piédestal qui lui ferait du mal, car Janine est trop proche des gens et ce qu’elle fait de bien ou de positif, elle ne le fait jamais toute seul. Alors pour dire que nous l’aimons beaucoup ? Certainement. Mais pour dire surtout aujourd’hui, après toutes ces années de belles aventures ensemble, que Janine n’est pas seulement Janine. D’abord, il y a bien d’autres « Janine » dans ce pays, quand on sait regarder un peu autour de nous…

    Et puis Janine n’est pas née toute seule. Elle ne vient pas comme cela de je ne sais quel néant ou quel hasard. Elle est le fruit d’un peuple qui s’est construit dans la fidélité et les épreuves au fil des siècles. Elle est le fruit d’une famille (elle avait d’ailleurs une mère exceptionnelle), elle est le fruit de traditions, de l’âme d’un peuple solidaire, généreux et accueillant. Janine est pour nous un symbole. Elle est la preuve que l’âme libanaise ne mourra jamais. Car il y a des gens comme elle qui savent aller au fond d’eux-mêmes et de leur mission au service de l’humanité, sans retourner jamais en arrière, sans jamais se plaindre, sans juger les autres, comme si de rien n’était et comme si cet amour universel était la chose la plus naturelle de ce monde. Tant que le Liban donnera des fruits de ce genre, il ne risque pas de mourir. Et c’est bien de s’en souvenir au milieu de la crise terrible que nous traversons depuis quelques temps.


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