• Nous continuons aujourd’hui notre lecture de quelques extraits du texte de Chiara Lubich publié par Nouvelle Cité dans « Voyage trinitaire » (voir l’article 1 « Sur la résurrection de Rome »)

                                                                                                                                               

    « Le Feu me gagne. Il envahit cette humanité que Dieu m’a donnée. Il fait de moi un autre Christ, homme-Dieu par participation, de sorte que mon humanité se fond avec le divin et mon regard n’est plus éteint. A travers mes pupilles, porte ouverte de l’âme, transparence par laquelle passe toute la lumière qui est en moi – si je laisse Dieu vivre en moi –, je regarde le monde et les choses. Mais ce n’est plus moi qui regarde, c’est le Christ qui, en moi, regarde et voit encore des aveugles à qui rendre la vue, des muets à faire parler, des estropiés à faire marcher. Aveugles à la présence de Dieu en eux et autour d’eux ; muets à la parole de Dieu, qui pourtant parle en eux et qu’ils pourraient transmettre à leurs frères pour les éveiller à la Vérité ; estropiés paralysés, ignorant la volonté divine qui, du fond du cœur, les incite au mouvement éternel qu’est l’Amour éternel, dont brûlent ceux qui transmettent le Feu.

    Et, quand je rouvre les yeux, je vois l’humanité avec les yeux de Dieu, qui croit tout parce qu’il est Amour. »

    Je ne sais pas ce que vous ressentez à la lecture d’un texte pareil. Pour moi, c’est une immense libération. Au lieu de passer toute notre vie à éviter les gens qui nous dérangent, à nous défendre contre ceux qui semblent nous attaquer, à chercher des amis pour nous soutenir et montrer que nous avions raison contre les autres, et finalement à juger un peu tout le monde, voilà que tout ce tourbillon s’arrête comme par enchantement. Voilà que tout à coup nous n’avons plus à juger personne, ni notre femme, notre mari ou nos enfants qui ne nous comprennent plus. Ni notre directeur ou les collègues de travail qui nous rendent la vie si difficile. Ni ces responsables de l’Eglise ou du pays qui pensent à leurs intérêts au lieu de servir les intérêts de tous...

    On rappelle souvent que, pour être chrétien, il faut aimer ses ennemis. Mais vous savez que c’est en fait impossible ? Impossible si l’on pense qu’on va aimer son ennemi comme on aime son meilleur ami, ou comme on aime les vacances ou un beau concert de musique. Il ne s’agit pas en fait de sentir soudain que nous sommes attirés par cette personne qui nous fait du mal (au moins apparemment). Ce serait contre nature.

    Non, l’Evangile nous demande simplement de vouloir le bien de ceux qui nous font du mal. Cela aussi semble impossible. Mais c’est là que le texte de Chiara va nous aider et nous aider pour toujours si nous le prenons un peu au sérieux.

    Mais revenons au sens de notre vie. Avons-nous jamais demandé à venir au monde ? Quelqu’un nous a demandé notre avis ? Nous sommes probablement contents d’être en vie, à moins que nos souffrances soient trop fortes. Mais est-ce notre faute si nous sommes le fruit d’une famille qui était pleine de problèmes ? Est-ce notre faute si nous sommes le fruit d’une société remplie d’égoïsme ou de violence ? Combien de fois avons-nous mal réagi devant certaines attitudes malveillantes et nous nous sommes ensuite repentis ? Nous sentons bien que telle colère, telle manque de courage, telle paresse, certains mensonges que nous avons proférés peut-être par peur de dire la vérité, ne représentaient pas vraiment le fond de notre cœur.

    Et voilà que Chiara, avec le regard de Dieu qui aime chaque homme, nous rappelle que nous sommes au fond tous des victimes. Nous sommes tous malades ou handicapés. Nous sommes tous quelque part « aveugles », « muets » ou « estropiés ». Alors pourquoi s’étonner, pourquoi haïr ou juger ces gens qui sont comme nous victimes de leur famille, de leur milieu social, de la guerre qu’ils ont vécue peut-être dans leur enfance, ou d’un tas de souffrances qui leur sont tombées dessus sans qu’ils sachent comment s’en sortir ?

    Le jour où nous arrêterons de juger tout le monde et où nous commencerons à nous unir avec nos amis pour soulager la misère et la haine du monde, pour redonner espoir à ceux qui n’ont connu jusqu’ici que du négatif, sans nous sentir supérieurs si nous avons la chance d’avoir rencontré des gens qui nous ont fait sortir des ténèbres, alors le monde pourra changer.

    Tout ce discours est certainement facilité par l’expérience de l’Evangile, mais nous devons aussi reconnaître combien il y a de personnes merveilleuses d’autres religions, comme Gandhi que nous avons déjà cité dans cette rubrique, et des gens qui n’ont même aucune référence religieuse mais qui croient en l’homme, qui sont capables de nous donner l’exemple dans cette lutte pour une véritable fraternité, où personne ne se sent supérieur à l’autre. Car celui qui a la chance d’avoir reçu un peu plus de lumière est appelé à répandre cette lumière autour de lui et non pas à mépriser ses frères ou ses sœurs qui n’ont peut-être pas eu jusqu’ici la même chance que lui.

     


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  • Nous voici avec un autre morceau de paradis qui vient, une fois de plus, d’un pays tellement loin de nos réalités occidentales et qui pourrait tant nous apporter si nous le laissions pénétrer en nous. Nous allons reprendre ici seulement deux ou trois phrases parmi les « citations du mois d’août » que vous avez déjà dû lire dans la rubrique « des mots pour de bon » :

    « Nous avons besoin les uns des autres. Nous sommes responsables les uns des autres.

    Parce que notre propre existence en tant qu’être humain dépend des autres ; notre besoin d’amour est son fondement même.

    Il est important de percevoir combien votre propre bonheur est lié à celui des autres. »

    Le Dalaï Lama a fait, sans équivoque possible, la découverte que nous sommes tous interdépendants. Il a besoin de nous et nous avons besoin de lui. Conviction toute simple qui peut changer complètement notre vie. Lorsque nous sommes persuadés finalement que n’importe quelle personne a quelque chose à nous donner, même le plus petit, le plus misérable peut-être, même celui qui nous a fait du mal jusqu’ici : au fond de lui existe un trésor que nous aurions intérêt à découvrir et dont lui-même sans doute n’a même pas conscience. Quelle passion ce sera alors de passer notre vie à nous mettre avec les autres dans les conditions où nous serons prêts à nous écouter dans la réciprocité et à nous enrichir les uns les autres de tout ce qui nous manque encore.

    Mais allons plus loin encore dans notre recherche :

    « La faculté  de se mettre dans la peau des autres et de réfléchir à la manière dont on agirait à leur place est très utile si on veut apprendre à aimer quelqu’un.

    Mettez-vous toujours à la place de l’autre. Renoncez un temps à vos opinions, à vos jugements afin de le comprendre. Bien des conflits peuvent ainsi être évités. »

    Il ne s’agit plus seulement maintenant de me mettre devant l’autre, ou près de lui pour l’écouter et partager. La relation devient tellement belle, transparente et positive que je commence à entrer dans l’autre, à me mettre à sa place. Utopie ou bien présomption : l’autre ne vat-il pas se sentir envahi si j’entre en lui ?  Ce serait vrai si j’entre en lui pour le posséder, pour le soumettre à mon pouvoir. Mais notre ami a ici un sens très original du pouvoir : « Notre seul pouvoir véritable consiste à aider autrui. » Ce pouvoir de service ne peut évidemment pas faire peur, il fait tomber toutes les méfiances et le cœur peut s’ouvrir sans plus chercher à se défendre. Si les deux ou les trois ou plus encore entrent dans une telle relation harmonieuse, c’est le début de cette aventure dont nous avons déjà beaucoup parlé dans notre blog où nous entrons dans l’autre, nous devenons en quelque sorte l’autre, mais avec cette belle surprise qu’il n’y a là aucune fusion. En l’autre, je deviens l’autre d’une certaine manière, mais surtout je deviens encore plus moi-même et j’aide l’autre à être plus lui-même. Miracle de l’humanité que les grands hommes de tous les siècles ont finalement toujours découvert, quelle que soit leur origine, leur culture ou leur religion.

    Nous allons conclure avec une considération tellement importante :

    « Je garde la ferme conviction que la nature humaine est essentiellement bonne et compatissante. C’est là le trait dominant de l’humain.

    Dès lors que nous avons une motivation pure et sincère, tout le reste suit. »

    Je sais que certains lecteurs ne seront pas d’accord. J’ai des amis, d’excellents amis,  qui pensent que tous les hommes ne sont pas bons, qu’il y a quelque chose de mauvais et de pervers dans l’homme. Les évènements semblent souvent leur donner raison. Il n’y a qu’à voir l’horreur de certains massacres ou génocides qui continuent à nous choquer presque chaque jour.

    Mais j’ai moi-même acquis une conviction depuis un certain nombre d’années. La conviction que l’homme est bon « au fond de lui-même ». Mais il faut vraiment aller « au fond » pour le découvrir. Car ce « fond » est trop souvent caché sous des tonnes de poussières d’égoïsmes, de mesquineries, de méchancetés de toutes sortes. Toutes ces poussières sont elles-mêmes souvent des refuges où l’on se jette simplement parce qu’on a peur de l’autre et qu’on pense d’abord à se défendre.

    Mais si chacun regarde sincèrement « au fond de lui-même », lorsqu’il est en paix, lorsqu’il ne se sent pas menacé directement : « au fond de soi », on ne peut trouver que le désir du bien de l’autre, même de celui qui nous a peut-être fait du mal. On se sent tellement mieux quand on désire le bien de l’autre de tout son cœur. Oui, comme je voudrais le bien de ces Africains qui traversent la Méditerranée au risque de leur vie, de ces Japonais descendants des survivants d’Hiroshima, de ces enfants des bidonvilles du monde entier qui ne savent pas quoi espérer de la vie...

    Et si je pense que moi, je veux sincèrement le bien de toute l’humanité, même de ceux qui font les méchants, mais qui sont sans doute d’abord eux-mêmes de pauvres victimes, comment ne pas croire que tous mes frères et toutes mes sœurs ont « au fond d’eux-mêmes » les mêmes sentiments. Mais ils ne s’en sont peut-être même pas aperçus. Alors quelle passion maintenant, et jusqu’à la fin de ma vie, de me battre avec des gens comme le Dalaï Lama pour que tous les hommes découvrent enfin qu’ils sont bons « au fond d’eux-mêmes » et que nous ne devrions jamais nous craindre les uns les autres.


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  • Nous avons déjà médité sur quelques lignes de Chiara Lubich (cf. l’article de cette même rubrique : « Regarder toutes les fleurs » du 11 mars dernier) et nous continuerons à le faire de temps en temps, car il nous semble que « Chiara » a beaucoup à dire à l’homme d’aujourd’hui.

    Nous revenons aujourd’hui sur les premières lignes de son article de 1949, « La résurrection de Rome », publié en 1996 par Nouvelle Cité dans le petit volume : « Voyage trinitaire ».

    « Si je regarde Rome telle qu’elle est, mon Idéal me semble aussi lointain que l’époque où les grands saints et les martyrs rayonnaient d’une lumière éternelle et éclairaient jusqu’aux murs des monuments qui se dressent aujourd’hui encore, témoins de l’amour qui unissait les premiers chrétiens.

    En un contraste criant, le monde domine Rome aujourd’hui par ses obscénités et ses vanités, dans les rues et, plus encore, loin des regards, dans les maisons, où règnent la colère, l’agitation et toutes sortes de turpitudes.

    Et je dirais mon Idéal utopie si je ne pensais au Christ, qui a pourtant connu un monde semblable à celui-ci et, au point culminant de sa vie, a paru englouti lui-même, vaincu par le mal.

    Lui aussi regardait toute cette foule qu’il aimait comme lui-même. Il l’avait créée et aurait voulu tisser des liens pour l’unir à soi, comme des enfants à leur Père, et unir chaque frère à son frère. Il était venu pour réunir la famille : de tous, faire un.

    Ses paroles de Feu et de Vérité consumaient la broussaille des vanités qui étouffent l’Eternel qui se trouve en l’homme et passe parmi les hommes. Pourtant, même s’ils comprenaient, les hommes, tant d’hommes, ne voulaient rien entendre et demeuraient le regard éteint, car ils avaient l’âme obscure.

    Pour quelle raison ? Parce qu’il les avait créés libres.

    Descendu du ciel sur la terre, il aurait pu les ressusciter d’un seul regard, mais il fallait qu’il leur laisse – ils avaient été créés à l’image de Dieu – la joie de conquérir le ciel librement. C’est l’éternité qui était en jeu et, pendant toute l’éternité, ils pourraient vivre en fils de Dieu, comme Dieu, créateurs de leur propre bonheur, par participation à sa toute-puissance.

    Il voyait le monde tel que je le vois, mais il ne doutait pas.

    Insatisfait, attristé par ce monde qui courait à sa perte, il contemplait, la nuit, le Ciel au-dessus de lui ainsi que le Ciel en lui, et il priait la Trinité qui est l’Etre véritable, le Tout concret, tandis qu’au dehors cheminait le néant qui passe.

    Moi aussi, j’agis comme lui pour ne pas m’éloigner de l’Eternel, de l’Incréé qui est racine du créé, et donc vie de tout, pour croire à la victoire finale de la Lumière sur les ténèbres.

    Je passe par les rues de Rome, mais je ne veux pas la voir. Je regarde le monde qui est en moi et m’attache à ce qui possède valeur et être. Je ne fais qu’un avec la Trinité qui habite mon âme, l’illumine d’une lumière éternelle et la remplit du ciel entier avec les saints et les anges, eux qui ne sont soumis ni au temps ni à l’espace et peuvent ainsi, en ma petitesse, se recueillir avec les Trois personnes en une unité d’amour... »

    Ce texte (que nous continuerons prochainement) parle déjà de lui-même. On y trouve une vision des réalités, terrestres et célestes en même temps, qui fait respirer. Dans le plus grand respect de la liberté de l’homme (comme Dieu l’a créé) on y découvre aussi une immense passion pour ce Dieu qui nous a tout donné, avec l’invitation à se brancher vraiment sur lui de manière radicale si nous ne voulons pas nous laisser enfermer par des problèmes apparemment sans solution, si nous regardons en particulier tout ce que le mal fait encore aujourd’hui dans notre monde.

    Chiara connaît bien ce mal, qu’elle a dû affronter déjà personnellement durant la seconde guerre mondiale. Mais elle a su en même temps, avec ses premières compagnes, ne pas tomber dans la tentation de combattre ce mal sur son terrain. Non, ce mal ne peut se combattre qu’en étant plus fort que lui à l’intérieur de soi. Utopie ? Illusion ? Chiara revient à l’époque de Jésus et des premiers chrétiens qui ont bien semblé complètement vaincus par ce mal, et pourtant ce sont eux qui l’ont emporté à la fin. L’empire romain avec toute sa puissance, ses aspects positifs comme ses ombres terribles, n’aura pas duré longtemps après le passage du Christ. Le communisme mondial, dans sa bonne intention de départ et ses dérives horribles par la suite, n’a même pas tenu aussi longtemps que l’empire romain.

    Chiara croit en la bonté de l’homme, parce qu’elle est sûre que Dieu bon est présent en lui. Mais ce Dieu bon, ce Dieu amour nous a laissés libres. Jamais il ne nous obligera à le suivre, parce que nous serions comme des robots, des marionnettes entre ses mains. Si nous voulons l’imiter nous devons réapprendre de lui cet amour gratuit qui donne sans jamais rien demander en retour. Nous, les chrétiens du XXIe siècle, tombons encore souvent dans ce piège de vouloir convaincre les autres, de vouloir même les dominer, comme malheureusement nous l’avons trop souvent fait par le passé. Les chrétiens ne seront forts que quand ils seront libres dans leur cœur et dans leur esprit, pas parce qu’ils obligeront les autres à les imiter. S’ils savent être comme Dieu, capables d’aimer leurs frères et sœurs sur cette terre sans rien attendre de retour, ils sauront peut-être s’émerveiller de la beauté mise par Dieu en chacun de ces frères et sœurs, même ceux qui semblent peut-être se détourner de lui (mais se détournent-ils de lui ou des excès et des erreurs des chrétiens ?).

    Notre monde retrouvera son âme lorsqu’une poignée peut-être insignifiante de personnes sera capable de vivre comme Dieu sur la terre, en toute liberté, sans se préoccuper des résultats apparents. Et n’oublions pas que notre idéal est d’être Dieu dans ce sens, pas même d’être chrétien. La figure de Gandhi, que nous avons rappelée dans cette rubrique, est pour nous une bonne leçon. Dieu n’est pas chrétien. Il « est » tout simplement. Il est certainement beau et utile d’être chrétien dans le sens de communier avec des gens qui partagent le même idéal que le Christ. Mais attention à ne pas faire de cette appartenance une identité qui finit par rejeter les autres ou se sentir supérieure à eux. Dieu en lui-même doit être libre de tout cela, sinon il ne serait pas Dieu. Et il nous invite à faire de même si nous voulons vraiment redonner l’espoir à l’humanité.

     


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  • « Je refuse de croire que l'être humain ne soit qu'un fétu de paille ballotté par le courant de la vie, sans avoir la possibilité d'influencer en quoi que ce soit le cours des événements. Je refuse de partager l'avis de ceux qui prétendent que l'homme est à ce point captif de la nuit sans étoile du racisme et de la guerre, que l'aurore radieuse de la paix et de la fraternité ne pourra jamais devenir une réalité. »

    « Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants, mais l'indifférence des bons. »

    Dans « les mots pour de bon » du mois de juillet, nous avons repris quelques belles citations de Martin Luther King, cet autre héros de la non-violence qui a su rendre leur dignité aux noirs sans perdre son amour pour les blancs. Comme nous le disons souvent, nous ne pourrons jamais avoir raison « contre » quelqu’un mais seulement « avec » lui. Vouloir avoir raison contre quelqu’un c’est déjà avoir tort au départ. Nelson Mandela aussi voulait libérer en même temps opprimés et oppresseurs, car il se rendait bien compte que les oppresseurs sont souvent les premières victimes de leurs idées et de leurs pratiques malfaisantes.

    Aujourd’hui, pour entrer un peu plus dans ce paradis de Martin Luther King et découvrir les reflets bienfaisants qu’il peut avoir sur nous, j’ai pensé reprendre simplement ces deux phrases citées en haut de la page. Dans cette vision des quatre verbes que je continue à proposer au lecteur, je sais que certains ont apprécié les trois premiers verbes (être, accueillir et donner), mais n’ont peut-être pas saisi toute l’importance du verbe refuser. Martin Luther King va nous aider à la comprendre.

    Il est sûr que c’est tellement beau d’accueillir et de donner, de se donner à l’autre pour être avec lui pleinement ce pour quoi nous sommes nés, nous sommes venus au monde. Mais il est vrai aussi qu’une foule d’obstacles nous empêchent presque à chaque instant, tout au long de notre vie, de parvenir à de tels sommets dans nos relations normales de tous les jours, en famille, au travail ou dans n’importe quel lieu de rencontre.

    Entre les hommes, chaque jour, se déposent des tonnes de poussière, qui vont de simples malentendus, des incompréhensions passagères, à une franche hostilité ou de la haine féroce. Tout cela ne facilite évidemment pas les relations sociales à tous les niveaux que ce soit avec les gens de notre famille, de notre milieu social, de notre pays ou avec des inconnus et des étrangers. Combien de préjugés sont aussi véhiculés par les médias qui nous font imaginer encore d’autres obstacles qui n’existent même pas, par ignorance ou simplement par peur souvent de l’inconnu.

    Les médias modernes, de la télévision à internet dans toutes ses applications les plus sophistiquées, ont renouvelé complètement notre perception du monde. Ce monde global est devenu un village ou même notre maison, notre famille. Tout cela est éminemment positif. Mais en même temps nous devons avouer que cela nous paralyse complètement. C’est vrai que le développement de la démocratie pousse les gens à intervenir un peu plus souvent dans la vie de leur pays ou même au delà, par des manifestations, des pétitions, des signatures. On sent plus qu’autrefois que le monde entier est à nous. Mais, en même temps, avouons-le, nous nous sentons bien petits, ridiculement minuscules et misérables, lorsque nous pensons un seul instant que nous sommes seulement un individu sur plus de 6 milliards d’habitants de notre planète. Cela donne évidemment le vertige et cela paralyse. Il ne nous reste plus qu’à nous installer au chaud dans notre fauteuil et à commenter de loin les évènements. Nous sommes devenus des badauds, nous passons souvent notre temps à critiquer et à nous plaindre, mais nous-mêmes que faisons-nous pour que l’humanité progresse ?

    C’est peut-être là une des grandes plaies de notre époque. Il est sans doute inutile de vouloir classifier les gens en bons et méchants. Je crois que foncièrement l’homme a au départ une grande bonté dans son cœur, ne serait-ce que par la bonté qu’il a trouvée en sa mère et en son père (normalement) au point de départ. Mais la bonté ne suffit pas. Martin Luther King est effrayé par « l’indifférence des bons. » Mais est-ce vraiment de l’indifférence ou bien plutôt, comme nous le disions, un sentiment de fatalité qui nous paralyse : que puis-je faire tout seul au milieu de 6 milliards de personnes qui ne vont certainement pas m’écouter ?

    C’est ici que notre héros se révolte : il « refuse de croire que l'être humain ne soit qu'un fétu de paille ballotté par le courant de la vie, sans avoir la possibilité d'influencer en quoi que ce soit le cours des événements. » Il « refuse de partager l'avis de ceux qui prétendent que l'homme est à ce point captif de la nuit sans étoile du racisme et de la guerre, que l'aurore radieuse de la paix et de la fraternité ne pourra jamais devenir une réalité. »

    Mais alors où est la vérité ? Serait-ce simplement une bataille de sourds entre des individus illuminés, rêveurs, utopiques, dans les nuages et d’autres réalistes, pessimistes, concrets, terre à terre et sans plus d’espoir ? Les deux auraient finalement tort et passeraient à côté de la vie sans avoir compris grand chose, ni réalisé grand chose ?

    Je crois qu’ici, si on veut bien comprendre Martin Luther King, il faut changer complètement de vision sur l’homme et l’humanité. L’homme n’est pas une fourmi ou une abeille perdue dans la multitude. L’homme n’est même pas un individu, il est une personne ; et à ce sujet il y aurait tellement à dire. Mais surtout l’homme fait partie de cette perle de la création qu’est l’humanité, qui est en soi un véritable miracle. Car chaque homme, qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, est plus qu’un seul individu anonyme perdu dans la foule. Chaque homme est déjà au départ le fruit de toute l’humanité. Chaque homme « est » l’humanité toute entière et pas seulement un petit morceau insignifiant. Ne dit-on pas d’un criminel de guerre, qui a peut-être tué seulement quelques personnes, qu’il a commis un crime « contre l’humanité » ? Rien n’est insignifiant de ce que je fais. Si je sauve un homme d’un danger, si je redonne l’espoir à mon voisin, si j’accueille un réfugié qui a tout perdu, je fais avancer l’humanité vers des temps meilleurs, que mes frères en humanité le sachent ou l’ignorent.

    Non, si nous voulons vraiment vivre notre vie, si nous voulons contribuer de tout notre cœur à un avenir meilleur pour nous et pour nos compagnons de voyage, nous devons être vraiment convaincus que nous sommes tous et chacun « l’humanité ». Et non seulement je suis l’humanité, mais l’humanité est moi-même, dans une pleine réciprocité. Nous ne pouvons pas blesser un de nos frères sans ressentir que nous-mêmes sommes blessés. Et nous ne pouvons pas donner de la joie à un seul de nos frères ou de nos sœurs, sans ressentir que nous-mêmes allons mieux, que notre vie a tout à coup toute sa signification d’être. Mystère et miracle de l’humanité qui vont bien au delà des apparences et où des gens comme Gandhi, Nelson Mandela, Martin Luther King, mais aussi chacun d’entre nous, aurons toujours notre place, notre rôle à jouer, notre pleine responsabilité, et tout cela n’est certainement pas une utopie !  


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  • Les citations de ce mois de juin, de Nelson Mandela, (dans notre rubrique « Des mots pour de bon ») sont vraiment spéciales. Ce qui frappe chez cet homme hors du commun c’est que non seulement il fait ce qu’il dit, mais on peut même dire qu’il « est » ce qu’il dit, qu’il « est » ce qu’il fait, sans tricherie ni compromis, et cela n’est pas rien.

    « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté, tout comme je ne suis pas libre si l’on me prive de ma liberté. »

    « L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité. Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission : libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur. »

    «  Même aux pires moments de la prison, quand mes camarades et moi étions à bout, j’ai toujours aperçu une lueur d’humanité chez un des gardiens, pendant une seconde peut-être, mais cela suffisait à me rassurer et à me permettre de continuer. »

    Rarement on peut trouver chez un homme une telle conception de l’humanité et de la liberté. Nelson Mandela nous montre d’un côté que nous sommes tous faits pour la liberté et de l’autre qu’aucun de nous n’est encore vraiment libre. La liberté, comme état de béatitude tranquille où l’on se sentirait totalement libre, n’existe pas sur cette terre. La liberté, ou plutôt la libération, ne peut être ici-bas qu’une lutte de chaque jour, une conquête de chaque instant. Plutôt que de penser que nous avons trouvé la liberté, nous pouvons au moins la chercher, nous pouvons nous libérer en libérant les autres. Là est le début de la vraie liberté.

    Ce héros de la lutte contre l’apartheid n’avait de haine contre personne. Il voulait s’appuyer sur la bonté originelle qui devrait se trouver au départ au cœur de chaque homme. Pas de liberté sans bonté. Et le comble c’est qu’on l’a mis en prison pour tout cela. Dans notre société dévoyée, un homme capable de vouloir le bien de tout le monde est considéré comme un individu dangereux. Il risque de déstabiliser l’ordre établi qui est le plus souvent basé sur la domination des opprimés par les oppresseurs. Vouloir mettre tout le monde sur le même plan, vouloir croire à la bonté naturelle de chaque homme, va être vu comme suspect.

    Et c’est pourtant là tout le secret d’une harmonie possible dans les relations entre les hommes. Se battre contre l’injustice en voulant le bien à la fois de celui qui est maltraité et de celui qui maltraite. Quelle grandeur d’âme il faut pour en arriver là!

    La conclusion de tout cela ? C’est que d’un côté je n’ai besoin de personne pour être libre et d’un autre côté j’ai besoin de tout le monde. Comment cela ? Si je décide de me libérer en libérant mes amis, mes frères et mes sœurs, mes compagnons de voyage, personne ne pourra m’en empêcher. Même si le monde entier est contre moi je pourrai toujours vouloir son bien, envers et contre tous. Au fond de mon cœur, de mon esprit, de ma conscience, personne ne peut m’obliger à haïr l’autre. Mais quelle force héroïque de caractère il faut pour en arriver là !

    Car d’un autre côté, si tous se liguent pour m’empêcher de lutter pour cette liberté, je vais être continuellement conditionné, menacé, bloqué par les autres qui vont s’opposer à ma démarche libératrice et je ne pourrai pas faire grand chose.

    Où va se trouver la solution ? Encore une fois dans la réciprocité. Il faut absolument que je trouve au moins une personne avec qui vivre cette libération, une personne qui m’accepte comme je suis, de la même manière que je l’accepte comme elle est. Une personne qui ait assez confiance en moi pour accepter que je l’aide à se libérer, comme moi-même je vais lui demander de m’aider à me libérer.

    On oublie peut-être que, si Gandhi ou Nelson Mandela ont été des héros extraordinaires, ils n’ont pas été seuls. Une foule de personne se sont unis à eux dans leur lutte et c’est pour cela que leur démarche libératrice s’est transformée en conquête libératrice, une conquête qui n’était contre personne, mais pour le bien de tous.

    Dans n’importe quelle situation difficile, en famille, au travail, dans notre société ou notre pays, comme au plan international, nous devons toujours purifier d’abord notre esprit et notre cœur de tout ce qui peut les empêcher de voir le positif dans les autres, puis partir à la recherche de ceux qui ont les mêmes désirs, les mêmes buts que nous et ensemble nous pourrons certainement libérer un pan de la société. Tout le monde ne suivra pas ? Cela les regarde : ils sont libres d’adhérer ou non à notre démarche, mais si elle est vraiment sincère elle ne pourra laisser personne vraiment indifférent.

    Et puis, si on ne se sent pas la force d’être le premier à commencer une telle action, ce n’est pas grave. Nous ne pouvons pas tous être des Gandhi ou des Nelson Mandela. Mais nous pouvons au moins être leurs disciples : si l’on se donne la peine de chercher, on peut encore trouver des hommes et des femmes prêts à tout pour un tel idéal. Notre monde d’aujourd’hui cache encore beaucoup de trésors, connus ou inconnus.

    (Voir aussi dans la rubrique « En vie de vocabulaire » : « Etre ma parole »)

     


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