• Malheureusement la tempête est arrivée. On s’y attendait un peu, car il y avait de plus en plus de tensions dans le pays en particulier entre Libanais et Palestiniens. On sentait une sorte de haine qui montait, sans en comprendre exactement toutes les raisons. Et de fait, s’il y avait des raisons évidentes avec la présence de beaucoup d’armes dans les camps palestiniens qui risquaient de déborder, on allait peu à peu comprendre que de grands intérêts internationaux voulaient cette guerre stupide et inutile où personne n’allait gagner mais tout le monde allait perdre beaucoup.

    Du début de l’année je ne me souviens plus grand chose. Un fait m’a tout de même marqué. C’était début janvier à Rome où je me suis retrouvé dans une rencontre de focolarini mariés de toute l’Europe. Un certain nombre de focolarini italiens des premiers temps étaient présents. Lorsqu’ils apprenaient que je venais de Beyrouth, ils me disaient tous : « Ah, mais alors tu es au focolare avec Guido, salue-le moi beaucoup ! ». Combien de gens connaissaient Guido et avaient été touchés autrefois par son amitié. L’un d’entre eux en particulier me dit : « Tu sais, si je suis ici avec toi aujourd’hui, je le dois à Guido. Un jour, dans mes débuts avec le Mouvement, je passais par un moment de crise et je voyais tout noir. Je suis allé au focolare (à Rome je crois), j’ai été reçu par Guido qui m’a écouté longuement et j’ai retrouvé la paix et la crise est passée. » Retourné à Beyrouth, je transmets toutes ces salutations chaleureuses à Guido et je lui dis : « Il y en a un en particulier, qui s’appelle Cesare, qui m’a raconté que tu l’as sauvé dans un moment difficile. » Guido se met à rire, je lui demande pourquoi et il me répond simplement : « Tu sais, ce jour-là, où Cesare est venu me voir et qu’il voyait tout noir en lui, moi, Guido, je voyais encore plus noir que lui, mais je me suis mis à l’écouter et tout s’est résolu. » Une belle leçon de vie.

    En cette année 75, ont commencé aussi les voyages, qui allaient devenir réguliers, de Guido ou Aletta avec Jacques et Pierrette en Egypte. Ils en retournaient enchantés. Le peuple égyptien est tellement attachant et toute une petite famille des Focolari allait naître là-bas aussi avec toujours le même esprit. Autour de Pâques nous avons pu aller encore faire un saut en Terre Sainte pour une deuxième Mariapoli. Cette fois-ci nous avions des permis officiels du Ministère de la Défense libanais pour passer la frontière au sud pour motifs religieux. Jean-Paul était également du voyage ; il allait bientôt nous quitter pour aller étudier l’anglais en Irlande et, à cause de la guerre, il n’allait plus revenir. Un peu plus tard Miriam allait encore faire un nouveau voyage en Jordanie avec une « gen ». Et n’oublions pas la Syrie où se développait toute une communauté à Homs et dans les villages des environs autour de P. Michel et de P. Massoud.

    Un autre évènement a eu lieu le 1er mars, au niveau mondial, avec le premier « Genfest » (festival de la génération nouvelle) au Palais des Sports de Rome, avec 20.000 participants. Un groupe de nos jeunes a pu y être présent. Nos jeunes filles ont même préparé une danse symbolique, avec une belle musique libanaise, qui a touché tous les participants. Une de ces jeunes filles était une élève sourde de nos amies de l’IRAP qui dansait aussi bien que les autres: petit miracle de l’amour. C’était aussi notre première contribution comme Mouvement naissant au Liban a un tel niveau international. Beaucoup d’autres allaient suivre.

    Et puis est arrivé le 13 avril. Je n’oublierai jamais. Et personne n’oubliera, de ceux qui vivaient alors au Liban. C’était un dimanche après-midi. Nous redescendions de la montagne en voiture, après une belle réunion de préparation pour la Mariapoli prévue au mois de juillet. Il y avait dans les rues, sur les trottoirs, une agitation bizarre, inhabituelle, une sorte de vent de panique. A l’époque, nous n’avions évidemment pas de téléphone portable pour demander à quelqu’un ce qui se passait. Un ou deux coups de téléphone, à peine arrivés à la maison, et on apprend la nouvelle : il y a eu une bataille entre des miliciens phalangistes et des combattants palestiniens, des morts et des blessés. Ce n’était pas la première fois que la violence se faisait entendre, mais jamais encore avec cette ampleur, on sentait que quelque chose de tragique était en train de commencer. Guido, plein de courage, avec peut-être un brin d’inconscience, reprend la voiture et va se renseigner sur le lieu même de la bataille, à 2 km de chez nous. Le soir, à la radio, on demande du sang à l’Hôtel Dieu, dans notre quartier chrétien, et dans le camp palestinien de Sabra (qui deviendra plus tard célèbre pour des massacres terribles qui y seront perpétrés). Nous sommes quatre à la maison ; sans hésiter nous nous divisons, deux d’entre nous vont à l’Hôtel Dieu et Pierre et moi partons pour Sabra. Quel accueil chaleureux là-bas ! Voir des étrangers qui donnent leur sang pour leurs blessés, ces gens qui ont déjà tout perdu dans leur pays d’origine et qui sont pris au piège maintenant de la politique internationale qui se sert de leur cause pour d’autres intérêts. Au retour dans notre quartier nous nous apercevons que certaines personnes n’ont pas apprécié notre geste : « Comment, vous donnez votre sang aux Palestiniens ? » L’engrenage de la haine, de la vengeance et de la violence aveugle vient à peine de commencer.

    Je me souviens qu’avec Guido nous avons essayé de nous battre pour arrêter ce danger infernal. Une fois que je rentrais du travail, je voulais acheter des légumes à l’un de ces marchands ambulants, presque tous musulmans, qui parcouraient chaque jour nos ruelles. Je vois un attroupement : un milicien chrétien de notre quartier était en train de crier très fort à un pauvre vendeur effrayé : « Va-t-en d’ici, retourne dans ton camp et ne remets plus jamais les pieds dans notre quartier ! » Je m’interpose contre cette injustice et je demande au jeune homme : « Combien coûte ton kilo de pommes de terre ? » Mais celui-ci s’enfuit en courant : s’il m’avait répondu, c’est lui qui se serait fait tabasser. Je me retrouve seul devant le milicien et l’attroupement : « Tu viens faire des problèmes chez nous ? » Je ne réponds pas et je rentre bien triste à la maison. A partir de ce jour là, nous avons parlé de non-violence seulement à la maison ou dans des salles fermées de rencontres. C’était inutile de jouer au héros et de se faire tirer dessus pour une idée, aussi noble soit-elle. Pendant 16 ans nous allions continuer à croire à la paix, mais comme les premiers chrétiens dans les catacombes, sans nous faire voir.

    Le premier cycle de batailles allait durer trois semaines, puis quelques semaines de reprise et d’espoir, de nouveau quelques semaines de combats, une autre période d’accalmie et un troisième round de violences jusque début juillet. Les premiers jours on ne comprenait même pas d’où venaient les tirs. C’étaient des tirs de kalachnikovs, de fusils mitrailleurs, de RPG, d’obus de mortiers, des armes encore relativement légères. Mais on ne savait plus qui était l’ennemi de qui. Les milices enrôlaient les jeunes dans les quartiers pour se défendre. Ceux qui se sentaient en danger déménageaient. On commençait malheureusement à voir que les musulmans de nos quartiers ne se sentaient plus en sécurité chez nous, comme beaucoup de chrétiens dans les quartiers musulmans de Beyrouth Ouest. Et cette guerre, voulue par des intérêts internationaux évidents, prenait peu à peu l’allure d’une guerre de religion qui n’était absolument pas son motif véritable au départ : un piège mortel dans lequel beaucoup allaient tomber sans s’en rendre compte.

    Les premiers temps, quand on commençait à entendre des tirs, on restait sagement à la maison. On sortait le moins possible. Si l’on faisait attention, il n’y avait pas encore trop de danger direct. Evidemment nous étions vite fatigués, on dormait de moins en moins. Il y avait une sorte d’accord tacite entre tous pour éviter les grandes batailles pendant la journée, au moment où les gens vont au travail et les enfants à l’école. Et c’était donc surtout l’après-midi, le soir et jusqu’à une heure avancée de la nuit que les tirs se déchainaient. Une nuit nous avions mis un petit magnétophone sur le rebord de notre fenêtre qui surplombe la vallée : les bruits qui montaient des rues d’en bas résonnaient très fort. Le résultat était impressionnant : des chants d’oiseaux, les coups de deux heures du matin d’une grande horloge, encore des chants d’oiseaux, puis des explosions, des bruits de fusillades, de nouveau les oiseaux, d’autres explosions, d’autres fusillades, plus de 10 minutes d’enregistrement. Lorsqu’Enzo, un des premiers focolarini, est venu de Rome pour nous visiter et comprendre la situation, nous lui avons fait écouter l’enregistrement comme un combattant fier de ses blessures de guerre. Il est devenu tout pâle, il n’a rien dit et nous avons compris que nous venions sans doute de faire une gaffe qui allait préoccuper tous nos responsables à Rome.

    Tout n’était quand même pas tragique et la guerre est parfois la cause d’aventures originales. Dans un des immeubles situés en face du nôtre (du côté des balcons de la cuisine et de la salle à manger) trois jeunes filles qui passaient désormais leur temps sur leur balcon au-dessus de nous, parce qu’elles y étaient plus à l’abri, ont commencé à s’amuser à nous observer. Un jour qu’elles regardaient en riant Rino en train de repasser (chose étrange au Liban, au moins à cette époque là, de voir un homme repasser), Rino est sorti sur le balcon en leur criant : « Vous feriez mieux de venir m’aider plutôt que de rire ! » C’était un premier contact. Et voilà qu’au bout de quelques jours commencent à apparaître de petits billets en anglais sur notre paillasson, signés « stranger » ! D’où venaient-ils ? Un jour, en ouvrant la porte, nous surprenons une de ces jeunes filles qui venait juste de déposer un nouveau billet. Sur le coup elle était bien confuse, mais elle a repris courage quand nous l’avons invitée à entrer chez nous et que ses sœurs l’ont vue, triomphante, par la grande baie vitrée du salon. En fait, c’était Pierre Baaklini, qui vivait alors avec nous, qu’elles avaient pris pour un étranger. C’est ainsi que nous avons fait connaissance. Et, quelques années plus tard, Amal s’est engagée comme volontaire avec le Mouvement et y a envoyé son fils. Les chemins pour entrer en relation sont bien variés !

    Début juillet, c’était donc le troisième round de combats. Les jeunes du local « gen », à 500 m de chez nous, étaient dans une zone dangereuse. Ils avaient donc dû abandonner l’appartement. Certains étaient rentrés chez eux et un ou deux sont venus se réfugier chez nous au focolare. Nous devions préparer la Mariapoli pour fin juillet, mais désormais nous étions presque sûrs qu’il fallait l’annuler. Dans la vie il faut tout de même essayer de croire jusqu’au bout à l’impossible. Avec Pierre B. nous avons mis les bases d’un spectacle de 2 heures sur le thème de l’année : la Parole. Nous avons préparé des sketchs, un montage de diapositives sur la création et l’histoire de l’humanité avec de la musique. Nous avons répété des chansons connues et nous en avons inventé d’autres. En général j’écrivais les paroles et Pierre mettait la musique. Combien ces moments tragiques nous donnaient de l’inspiration, c’était incroyable ! « Tant de paroles pour oublier l’amour, tant de culture qui ne sait pas aimer. » « Ta Parole avait créé les hommes avec un cœur qui puisse aimer...mais un jour ils ont oublié... » Cette grande souffrance vécue donnait des ailes à notre imagination.

    Et voilà que le miracle a eu lieu. La guerre s’est arrêtée quelques jours avant la Mariapoli. Nous avons pu nous retrouver comme prévu, comme si de rien n’était. Il y avait une émotion extraordinaire de se retrouver après ce cauchemar de mort. Beaucoup croyaient vraiment que la guerre était finie, qu’on allait trouver des accords politiques et que la vie normale allait reprendre le dessus. C’était une période d’espoir. Notre spectacle de deux heures, avec les moyens du bord, notre petit orchestre déchaîné, a eu un effet formidable. Beaucoup de gens pleuraient. A la conclusion de la Mariapoli, Jacques est monté sur l’estrade, au nom de tous, en disant : « Maintenant que ce cauchemar est passé, c’est à nous de jouer, à nous de créer des ponts avec tous nos amis musulmans, chacun a des amis dans tous les quartiers, nous devons tisser un filet de paix pour que cette violence ne se reproduise plus jamais. » Les applaudissements n’en finissaient plus.

    Comme elle était belle cette Mariapoli ! Il y avait beaucoup de nouveaux visages, des gens attirés par cet idéal d’unité qui semblait complètement irréel à peine quelques jours plus tôt. Impossible ici de citer tous les noms : on se rappelle évidemment les frères Chehadé, Adel, Joe et Fadi (qui est actuellement aux Etats-Unis un des grands patrons d’internet au niveau mondial), May et Marlène, Saïd. Rosette, la première focolarine locale était aussi avec nous après ses deux ans de formation à Loppiano et avant de partir pour l’Algérie.

    Après la Mariapoli, un peu de repos. La providence nous a offert à Aïn Aar la maison du Père Niederer, père jésuite hollandais qui était l’aumônier des Sœurs du Bon Pasteur et qui devait s’absenter plusieurs mois. Il y avait de la place pour tout le focolare et même un ou deux « gen ». Les focolarines étaient à l’Irap de l’autre côté du village. Tous les jours c’était comme si la Mariapoli continuait dans une grande atmosphère d’enthousiasme. Et puis soudain, fin août, ... de nouvelles batailles au centre ville de Beyrouth et des massacres. La guerre avait repris de plus belle et n’allait plus s’arrêter pendant 16 ans. De vacanciers au repos, nous étions devenus des réfugiés à la montagne, car c’était dangereux de redescendre à Beyrouth. Pierre LV et Rino ont tout de même continué à aller au travail au centre ville, mais l’entreprise où ils travaillaient a bien vite déménagé dans de nouveaux locaux plus sûrs dans notre quartier d’Achrafieh : pendant quelques temps ils avaient presque risqué leur vie dans des ruelles qui devenaient désormais une sorte de no man’s land, la ligne de démarcation entre Beyrouth Est où nous avions notre maison et Beyrouth Ouest, la partie plus musulmane et cosmopolite, avec les camps palestiniens.

    Il fallait désormais s’organiser autrement. Plus rien n’allait être comme avant. Une incertitude totale pour le travail, la rentrée des classes. Pour l’instant on pouvait seulement attendre et continuer à se retrouver avec le plus possible de nos amis pour prier, pour échanger, pour s’entraider. C’était aussi le temps de découvrir de nouveaux amis, attirés sans doute par notre sérénité au milieu de l’angoisse de la guerre : on pense en particulier à Guy et Micheline au Centre de la Croix rouge libanaise avec qui commence un chapitre très spécial de notre vie au Liban.

     Entre temps Aletta et Guido sont partis à Rome à la rencontre annuelle des responsables du Mouvement : ils vont pouvoir expliquer notre situation. De fait, au bout de quelques semaines les voilà de retour. Rarement j’ai vu Guido aussi sérieux, lui qui d’habitude n’arrête pas de semer la joie autour de lui, même dans les situations les plus difficiles. Il nous annonce la nouvelle : Chiara et les responsables du Mouvement en Italie nous demandent de partir tous pour Rome, car ils sont inquiets pour notre vie. Tous, c’est-à-dire les deux focolares, féminin et masculin. C’est beau de sentir qu’on pense à nous là-bas, mais c’est un grand moment de crise pour nous. Alors que depuis plusieurs années nous essayons de vivre et de partager avec nos amis libanais ce grand idéal d’amour réciproque où l’on doit être prêt à donner sa vie pour ses frères et ses sœurs, voilà qu’au moment du danger on s’en va et on les laisse tout seuls. Cela nous semblait un contre-témoignage terrible. Laisser tout seul Joseph, par exemple, qui vivait déjà au focolare avec nous, mais qui n’avait pas de passeport pour quitter le Liban. Et abandonner toutes ces familles, ces gens en difficulté qui avaient tellement besoin de nous.

    En réalité cette période, vécue en quelque sorte au départ comme une sorte d’injustice involontaire, s’est avérée une immense grâce de Dieu qui nous a donné ensuite la force d’affronter toutes les épreuves qui se sont succédées. Il faut parfois se laisser faire par l’amour de Dieu et des autres sans tout comprendre. Et de l’amour nous en avons trouvé de manière extraordinaire. Nous avons compris à Rome que tout le Mouvement dans le monde vivait et priait pour le peuple libanais. Dès le lendemain de notre arrivée nous nous retrouvons tous à la maison de Chiara. Nous sommes tous là, avec Jean-Paul et Ricardo qui nous ont rejoints pour l’occasion. Chiara pose des questions à chacun dans une atmosphère de famille unique. Puis elle nous envoie chacun rassurer nos familles inquiètes, en Italie ou en France. Et elle nous propose d’aller vivre une période à Loppiano dans l’attente de la suite des évènements. Jean-Paul et Ricardo ne reviendront plus au Liban, le premier retournera en France et le second en Argentine. Martine aussi partira pour l’Argentine où elle restera quelques années avant de revenir à Rome pour être pendant une longue période au service du Conseil des Laïcs au Vatican.

    A Loppiano nous sommes encore le centre de l’attention de tout le monde. On nous demande de raconter nos expériences de la guerre qui ressemblent étonnamment aux expériences de Chiara et de ses premières compagnes à Trente pendant la deuxième guerre mondiale. « C’était la guerre, tout s’écroulait et sur ce fond de mort Dieu nous a fait découvrir son amour », a toujours raconté Chiara. C’était notre tour de vivre cette expérience et de la partager.

     A Loppiano, il y a aussi Pierre B., le premier libanais après Rosette à venir participer à l’Ecole de formation des focolarini. Une belle expérience pour lui. Avec ses talents artistiques il sera bien vite embauché dans l’orchestre du Gen Rosso où il chantera quelques chants libanais comme « Taala bainana » (« Viens parmi nous »). Pierre vivra une expérience belle, intense mais aussi difficile à Loppiano. Pourquoi difficile ? Parce que les Libanais sont extraordinaires dans l’art de se faire un avec les autres (de là aussi leur succès depuis l’antiquité dans le commerce), mais on finit par croire qu’ils sont comme des Européens, qu’il n’y a pas de différence. Un Africain ou un Chinois, on sent que c’est une autre mentalité et un Européen apprend avec eux à être plus délicat, à respecter cette diversité. Le Libanais est tellement bien avec tout le monde qu’il finit par ne plus être compris dans sa véritable identité : difficultés normales pour vivre aux dimensions de « l’homme-monde » (un homme au cœur ouvert sur le monde entier)  comme nous le dit Chiara. Ce devait être peut-être la même expérience pour Josyane, Leila et Ghada venues elles aussi à l’Ecole des focolarines. Ghada faisait également partie de l’orchestre du Gen Verde. Dieu continuait à appeler des ouvriers pour sa vigne.

    Début décembre nous nous retrouvons de nouveau à Rome avec Chiara pour faire le point, bien désireux de partir. Mais c’est justement le moment du « samedi noir » du 6 décembre avec de nouveaux massacres. Nous attendrons encore. Guido et Pierre LV obtiennent quand même l’accord d’aller à Chypre pour suivre la situation de plus près et la veille de Noël ils arriveront à Beyrouth où ils retrouvent Joseph et tous les amis. Rino et moi sommes encore à Loppiano. La fin de l’année se termine dans une incertitude immense. Dieu sait comment transformer tout en positif, faire du bien même avec le mal. Nous allons l’expérimenter pendant des années, des années inoubliables où l’amour réciproque vécu va nous faire surmonter tout le reste.


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  • [Suite des années 71 à 73 déjà publiées ci-dessous]

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    Cette nouvelle année va être très importante, même si nous ne le comprendrons que plus tard. Il s’agira de bâtir sur le roc avant la « grande tempête » des évènements qui vont balayer le Liban à partir de 1975. Et de fait notre communauté continue à se consolider en extension et en profondeur. Du renfort, d’abord, dans nos deux focolares. Au focolare féminin, c’est l’arrivée de Martine, française qui arrive du focolare d’Alger, pleine d’enthousiasme et d'Amy, chinoise de Hong Kong qui va prendre le cœur de tous les Libanais par sa simplicité, en apprenant l’arabe et en s’occupant de la formation des « gen » (elle avait pu trouver un travail comme secrétaire de Pierre dans la société commerciale qui l’avait adopté dès le début). Au focolare masculin, Joseph Assouad rentre directement avec nous, sans passer par la période normale de deux ans de formation en Italie : il n’a pas de passeport pour l’instant et ne peut pas quitter le pays (problème de nationalité libanaise perdue qu’il récupérera quelques années plus tard). Mais nous, nous sommes tellement contents d’avoir quelqu’un du pays finalement avec nous, même si nous devons nous habituer à ces coups de téléphone qui l’appellent en pleine nuit pour une urgence à l’hôpital où il fait sa période d’interne. Ricardo part pour Loppiano et ne reviendra plus, car de là il retournera en Argentine, mais il restera toujours dans le cœur de la première génération. Enfin arrive Jean-Paul de la France : une belle surprise pour moi, puisque nous étions ensemble à l’université de Lyon, cela fait drôle de se retrouver maintenant ensemble ici dans cette nouvelle aventure.

    La vie de nos familles se consolide aussi de manière formidable. Autour de Jacques et Pierrette, Michel et Gilberte D., Robert et Nelly, les groupes de partage et d’échange réguliers s’organisent maintenant. Ils se retrouvent désormais une fois par mois avec une grande assiduité. De nouveaux couples s’ajoutent aux premiers pionniers, comme celui de Sami Farah, le frère de Wadad, et de sa femme Maha (la mère de Sami, Nabiha, entrera aussi dans le groupe et deviendra plus tard notre doyenne pour de nombreuses années) ou d’Antoine et Pierrette Trad. Beaucoup de nouveaux visages aussi qui viennent de l’entreprise de Jacques, attirés par la dynamique de ce patron original : Antoine Farhat et sa femme Charlotte vont bientôt être aussi des colonnes de cette nouvelle vie. On peut citer encore Albert Awad, le comptable de l’usine de Robert ou Georges Breidy qui apporte toute sa foi des villages du nord du Liban.

    Il est amusant de raconter ici ce qui s’est passé avec Philippe Hage, le fiancé de Léna : il venait aux rencontres pour faire plaisir à Léna, mais il restait au fond de la salle comme s’il voulait s’échapper. Il a raconté plus tard qu’il se demandait ce que voulait de lui ce petit Chinois qui ne le laissait pas tranquille : le « petit Chinois », c’était moi, et nous allions bien vite devenir de grands amis. (J’ai d’ailleurs souvent été étonné de voir que, dans le monde arabe, avec mon teint pâle et mes cheveux lisses des gens me prenaient parfois pour un asiatique, chinois, japonais ou vietnamien...).

    Avec plus de parents, il y aussi plus d’enfants : Fadi chez les Matta, Maria chez les Sikias. Carole et Pierre Dahdah ont amené leur petit frère Jimmy. Et Georges Doummar nous a amené son camarade Milad Kareh. Georges qui devait avoir 11 ou 12 ans à l’époque venait souvent au focolare chez nous. Il venait tout seul (sa famille habitait à 400 m de chez nous), il sonnait, on ouvrait la porte et il attendait, immobile, qu’on lui dise d’entrer (au contraire des autres enfants qu’il fallait retenir pour qu’ils n’envahissent pas les chambres et tous les coins de la maison). Un beau jour la porte sonne et on trouve à la porte un double de Georges, gentil et timide comme lui : c’était Milad. Chacun est doué pour attirer ceux qui lui ressemblent et la variété des caractères qui se retrouvent finalement heureux de vivre côte à côte m’a toujours sidéré.

    Chez les jeunes aussi de nouveaux visages : Sola Sader, Katia Mikhael et ses sœurs Rita et Maria, Paul et Marjolaine, frère et sœur de Freddy et Christian, et beaucoup d’autres encore. Une nouveauté, le local des « gen » : ils ont réussi à trouver un petit appartement à louer où ils vivent ensemble pendant une période de quelques semaines ou de quelques mois, mettant tout en commun et apprenant à se débrouiller seuls dans les tâches journalières : c’était une petite révolution à l’époque, qui n’était pas toujours comprise par les parents mais qui leur a fait beaucoup de bien. Un local pour les « gen » garçons et un pour les « gen » filles.

    L’orchestre des « gen » a de plus en plus de succès, il anime toutes nos rencontres, petites ou grandes. Après avoir été presque forcé d’apprendre la guitare, voilà que je me découvre des talents de compositeur, je ne l’aurais jamais imaginé. Il faut dire que la plupart de nos rencontres sont encore en français à l’époque. On traduit donc des chants du Gen Rosso ou du Gen Verde de l’italien en français ou bien nous inventons nous-mêmes nos nouvelles chansons, en particulier Pierre Baaklini et moi. « Nous voulons bâtir ensemble une société nouvelle. » « Des questions, pas de réponses... » « Ma vie se trainait » « Notre terre »... Au Moyen Orient on aime aussi beaucoup chanter, cela crée encore plus l’atmosphère de famille.

    Un peu d’aventures aussi ou parfois de difficultés pour mettre encore du piment à notre vie qui n’est pourtant jamais monotone. Quelquefois Pierrette nous prêtait sa voiture, parce que nous n’avions qu’une voiture pour six et c’était souvent un peu juste. Et un jour j’ai trouvé le moyen de provoquer un bel accident sur la chaussée mouillée avec sa voiture: je suis rentré presque de face dans l’auto d’un juge qui venait en sens inverse. Heureusement nous allions à faible allure tous les deux, mais vous pouvez imaginer comme il m’a jugé ! Pierrette a été bien plus miséricordieuse, elle. Une autre aventure : les Pères Blancs, nos amis, nous appellent au secours. Il s’agit pratiquement d’enlever une jeune fille qui veut se marier avec un kurde converti au christianisme contre l’avis de sa famille et de l’amener en cachette dans un couvent de religieuses. Rino prend notre voiture et il y va, il sort de chez les Pères Blancs par une porte au moment où la famille arrive par l’autre porte, comme dans un film. Il arrivera à conduire la jeune fille saine et sauve au couvent des religieuses, mais la famille allait découvrir la cachette et faire échouer le projet !

    Une autre difficulté : avec le climat chaud et humide auquel je n’étais pas encore totalement habitué et la vie intense que nous avons (travail, entretien de la maison, cuisine, visites, activités et réunions), j’avais presque toujours sommeil. Je résistais quand même, sauf durant les méditations de nos rencontres hebdomadaires de focolare. Guido enroulait sur notre gros magnétophone Uher une « bobine » (comme on disait alors) avec un beau thème de méditation et, au moment le plus beau et le plus profond, je m’endormais. A la fin de la méditation je me réveillais, un peu honteux, avec le regard miséricordieux de Guido qui souriait.

    A l’époque, il n’y avait évidemment ni téléphone portable, ni internet. Quand on avait un message écrit à faire arriver il fallait trouver un moyen de le faire passer. Comme l’école où j’enseignais était à 100 m du focolare féminin, Guido me donnait souvent des enveloppes ou des paquets à porter à Aletta. Et pendant la récréation de 10h à 10h 30, mes collègues me voyaient souvent m’échapper de l’école et se demandaient sans doute où j’allais (dans un bar, chez une copine ?). Aletta me recevait toujours avec joie, un fruit, un gâteau, mais surtout des paroles inoubliables, comme cette fois où elle m’a raconté ce qui l’avait bouleversée en connaissant Chiara pendant la guerre : cette idée révolutionnaire que nous pouvons « aimer Dieu » même avec notre cœur si petit : c’est vrai que, quand on y pense sérieusement cela peut donner le vertige ! Une fois Guido avait dit à Aletta que je mettais toute ma bonne volonté à faire la cuisine, mais que je ne devais pas être très doué. Ils se sont donc mis d’accord et Aletta est venue passer une matinée entière chez nous à la cuisine avec moi. Je ne me souviens pas de ce que nous avons fait ce matin-là, mais il m’est toujours resté une sorte d’intuition de l’unité que l’on doit trouver entre tous les éléments d’un plat cuisiné, de l’oignon, à l’ail, au poivron, à la tomate, aux herbes et aux épices. Je ne suis pas devenu un grand cuisinier, mais je crois que ma cuisine est tout de même saine et mangeable.

    A la Mariapoli, où le thème principal est Dieu Amour, nous expérimentons une nouvelle fois la grâce de la famille de Marie, où tout se partage, comme le faisaient les premiers chrétiens. Pour la dernière fois un orchestre « gen » est venu nous donner un coup de main. Ce sont des jeunes de Suisse, cette fois-ci, pleins d’enthousiasme, mais aussi de véritables artistes. Mais, après leur départ, nous devrons désormais compter sur nos propres forces, ce sera une nouvelle aventure. Le lieu de la Mariapoli est le Collège Saint Joseph de Kornet Chehwan, avec l’évêché maronite de Mgr Farah, qui nous accueille à bras ouverts : c’est une longue collaboration qui commence. A 600 m d’altitude il fait bon, même avec la chaleur de l’été. Beaucoup d’expériences de notre Mouvement dans le monde à partager, mais aussi de plus en plus d’expériences locales, des Libanais qui se sentent maintenant complètement responsables de vivre et de témoigner autour d’eux de la beauté de cet idéal évangélique.

    Cette année, avec les plus proches, nous faisons même un ou deux jours de post-Mariapoli pour aller encore plus en profondeur, avec encore des moments de méditations, des chants, des sketchs, des jeux et beaucoup de partage : nous sommes vraiment en train de bâtir sur le roc ! Nous profitons toujours de l’expérience d’Aletta et de Guido, qui ont vu naître cet idéal pendant la guerre ou juste après et qui nous guident. Nous chantions justement une chanson en italien qui disait : « Guido la mia libertà ! » ce qui veut dire : « Je conduis ma liberté ! » Et pour qu’il n’y ait pas de jaloux, nous avons inventé une deuxième strophe qui disait : « Aletta la mia libertà ! C’est Aletta ma liberté ! » On riait beaucoup tous ensemble. C’était amusant de voir deux personnalités aussi différentes avec une telle unité. Guido qui te parlerait pendant des heures de sujets passionnants et Aletta qui était toujours là à écouter. Quelquefois Guido trouvait d’ailleurs qu’Aletta était trop passive et il s’impatientait, puis il allait tout de suite chez elle s’excuser et recomposer l’unité. Il n’y a pas besoin d’être tous semblables pour s’aimer comme Jésus nous le demande.

    Et même les vacances sont  une continuité. Vacances relatives pour certains d’entre nous qui ont quand même le travail, mais on loue des maisons, toujours à Aïn Aar près de l’Irap (c’est en train de devenir une tradition) et on se repose après le travail en profitant des soirées plus fraîches de la montagne. Et puis de temps en temps un saut à la mer toute proche : c’est vraiment un petit paradis. Pendant les vacances aussi un peu d’aventures. Comme Guido voyait que j’aimais bien le sport, il m’avait poussé à acheter un vélo de course, un beau vélo « Gitane » rouge avec lequel j’escaladais les routes de montagne autour de Beyrouth en redescendant ensuite comme une fusée. Pierre m’avait pourtant bien recommandé de ne pas aller jusqu’à Zahlé, de l’autre côté de la montagne. Mais j’étais têtu et je ne l’ai pas écouté et, à deux kilomètres de Zahlé, j’ai sauté sur une bosse en pleine descente, à peut-être 60 km à l’heure et je me suis fait râper par la chaussée : coude cassé, points de suture, plaie suintante pendant trois semaines. Heureusement que le vélo n’a rien eu et que j’ai réussi à descendre jusqu’au premier bâtiment de la ville qui est justement un hôpital où j’avais déjà des amis et en particulier le docteur Jean Maalouf qui m’a tout de suite soigné. Georges Saadé, qui était plus du double de moi, m’a prêté un pantalon et une chemise pour remplacer mes habits déchirés et j’ai passé la nuit chez lui, sans réussir à dormir, à méditer sur mon entêtement. Pierre, lui aussi, a été bien miséricordieux quand je suis arrivé à la maison avec le bras dans le plâtre et un bandeau sur la tête.

    A côté de ces développements au Liban, il ne faut pas oublier non plus les pays voisins. Nous allions de temps en temps en Syrie. J’y suis même allé une fois pour quinze jours, avec comme objectif principal de me retrouver dans un milieu où les gens ne comprennent pas le français, pour être obligé de parler vraiment arabe. C’est là, chez le Père Michel, au couvent des Pères Jésuites qui était devenu notre pied-à-terre en Syrie, que je fais la connaissance du curé maronite de Homs, le Père Massoud. « Tu veux pratiquer l’arabe ? me dit-il. Viens avec moi, nous allons rencontrer des tas de gens qui ne parlent que l’arabe. » J’accepte la proposition, nous sillonnons le pays de Yabroud à Alep, en autobus au milieu des chèvres et des caisses de tomates, ou en taxi service. Nous rencontrons effectivement beaucoup de gens très sympathiques et accueillants. Les Syriens sont aussi d’une grande simplicité, ils t’adoptent tout de suite. Mais surtout nous devenons tous les deux de grands amis. Désormais notre communauté de Homs va grandir autour de ces deux prêtres exceptionnels qui seront la racine de tout notre Mouvement dans le pays. Le Père Massoud deviendra plus tard l’évêque maronite de la région et nous fera connaître beaucoup de monde.

    En Terre Sainte, comme je l’avais écrit pour l’année 73, l’impact de notre rencontre (à Miriam et moi) avec le Père Armando a été si fort qu’Aletta et Guido ont décidé de faire là-bas, à Nazareth une première Mariapoli. Quelle émotion d’organiser une Mariapoli, la cité de Marie, à Nazareth même, avec la messe à la grotte de l’Annonciation ! Mais c’est là toute une autre histoire que nous raconterons à part. La même année Aletta et Miriam font aussi un voyage avec Leila en Jordanie : la tache d’huile s’étend peu à peu naturellement.

    Il y aurait beaucoup à dire pour conclure ce chapitre sur la beauté et la richesse du Liban. Le Liban, Suisse du Moyen Orient, comme certains l’appellent, est sans doute dans sa plus belle période. Il est aussi en plein boom économique : une fois Pierre s’était amusé à compter les cargos au port ou en attente d’y entrer, ils étaient une centaine ! On ne se rend pas vraiment compte du danger qui nous guette et du drame qui va éclater dans quelques mois. Pour l’instant nous profitons de l’hospitalité de ce peuple. Nous parcourons en toute sérénité le pays d’un bout à l’autre de ses 240 km de long et 75 km de large. Au fond c’est vite fait, même si ses routes de montagnes, aux paysages merveilleux qui changent à chaque tournant, semblent interminables. On visite les fameux cèdres millénaires, les ruines antiques de Baalbeck où plusieurs civilisations se juxtaposent : le Liban a toujours été un point de passage entre l’Orient profond et la mer ou la Palestine et l’Egypte tout près et la Syrie et la Turquie également à deux pas.

    Le Liban est aussi un pays d’une grande culture. Les vestiges antiques de la cité de Byblos, vieille de 7000 ans l’attestent. Mais la culture moderne n’a rien à envier à l’antiquité. Les spectacles de la fameuse chanteuse Feyrouz sont d’une originalité qui vous prend, qui vous émeut, qui vous bouleverse. Chants, danses, rythme, théatre, couleurs tout y est fête pour les yeux, l’oreille, l’intelligence et le cœur à la fois. Mais il n’est pas besoin d’aller au spectacle pour se laisser prendre par l’âme libanaise. N’importe quelle petite fête de village ou de mariage, devient à la fois rencontre de famille et évènement culturel. Les gens sont capables de chanter et de danser jusqu’à une heure avancée de la nuit, au son de la derbaké, ce petit tambourin qui fait penser au tam-tam africain, et de la ‘ud, sorte de luth à la musique qui vous rentre dans les veines. Et ces poèmes improvisés où chacun rivalise d’imagination et d’ingéniosité pour immortaliser le moment vécu : à une époque où l’Europe cherche un art où les gens ne soient plus seulement spectateurs mais créateurs et acteurs, on aurait ici beaucoup de quoi s’inspirer.

    Ma vision est sans doute aujourd’hui un peu trop belle et idyllique ? Il faut bien comprendre que ce Liban d’avant guerre est resté, au cœur de tout Libanais et de toute personne comme moi qui ait eu la chance de vivre cette expérience, comme un rêve tronqué, une illusion peut-être. Nous verrons par la suite que l’âme d’un peuple est toujours plus forte que les circonstances extérieures. Et c’est sans doute la profondeur des racines qui va être importante à partir de maintenant.

     

     


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  • [Suite des années 1971 et 1972, déjà publiées ci-dessous]

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    Déjà deux ans que je suis arrivé au Liban. C’est impressionnant de voir comment la vie de notre petite famille se développe comme une tache d’huile. A la Journée Rencontre annuelle ouverte à qui voudrait nous connaître, 500 personnes sont présentes. Au cours de l’été nous ferons une dernière Mariapoli au collège de Champville avec encore plusieurs centaines de personnes, avec l’aide encore une fois de l’orchestre international Gen Verde de Loppiano : c’est la dernière Mariapoli parce que les salles sont désormais trop petites pour accueillir tout le monde, il nous faudra aller chercher ailleurs l’année prochaine, mais nous remercions beaucoup les Frères Maristes qui ont été si généreux avec nous pour accompagner nos premiers pas.

    Mais pourquoi cet engouement, cette facilité à se faire connaître, alors qu’en Europe il faut beaucoup plus de temps pour les mêmes résultats ? Il y a sans doute au départ une grande différence de mentalité. Le Libanais est curieux de nature, dans le bon sens du terme, comme nous l’avons déjà dit. Tout ce qui est nouveau l’intéresse. Il y adhère sans se poser trop de questions : les relations sociales quelles qu’elles soient lui plaisent presque par nature. L’Européen en général et le Français en particulier est plus méfiant, plus circonspect au premier abord, il a la critique beaucoup plus facile. Il met beaucoup plus de temps à se laisser entraîner ou convaincre. Mais, pour être juste, chaque mentalité ou chaque culture a ses aspects positifs et ses aspects négatifs. Le Français est plus difficile à apprivoiser, mais lorsqu’il est devenu votre ami, il ne va plus vous lâcher. Je veux dire par là que le Libanais ne sera pas aussi fidèle ? Ce serait une honte d’avoir une telle pensée, avec tous les amis tellement merveilleux qui sont entrés dans ma vie au Liban et dans tout le Moyen Orient. Mais ce que je veux dire est plutôt au niveau de cette foule de 500 personnes, tellement ouverte à nous connaître, sans jugements à priori : en fait nous nous apercevrons peu à peu que beaucoup d’entre eux sont simplement venus voir, comme ils continueront à aller voir ailleurs, pour profiter de toutes ces occasions que la vie sociale peut offrir : tous ne pourront pas devenir véritablement nos amis et c’est bien normal. Mais en fin de compte un ami est un ami, qu’il soit au Liban ou en France. L’approche est différente simplement, mais le résultat final est le même : nous sommes tous frères en humanité.  

    Et une autre raison pour expliquer cette rapidité à faire connaissance, c’est que les Libanais se déplacent souvent en famille, et quand on dit famille, il faut parfois penser au clan tout entier. Ce n’est pas toujours vrai, comme l’histoire de ces familles où certains nous ont acceptés et d’autres non, mais les Libanais se laissent facilement entraîner par un frère, un enfant, une tante, un voisin même et cela finit par faire soudain beaucoup de monde. Il n’y a qu’à voir l’affluence lors des mariages ou des enterrements, il n’y a jamais assez de place dans les églises, beaucoup de gens doivent attendre dehors la fin de la cérémonie, car tout le village peut-être a tenu à être présent. Parfois cela peut être étouffant, mais au moins on ne se sentira jamais seul, comme cela se produit aujourd’hui dans certaines villes d’Europe ou les personnes âgées en particulier se sentent bien souvent abandonnées.

    Je ne vais pas faire la liste maintenant de toutes les familles qui se sont ajoutées peu à peu à notre grande communauté, comme Gaby et Loulou, on n’en finirait pas. Et pourtant chacun est unique. Chacun a une histoire et les histoires des Libanais sont souvent des aventures de gens qui ont beaucoup séjourné à droite ou à gauche, dans tous les pays du Moyen Orient ou en Europe. Certains sont parfois nés à l’étranger ou ont des ascendances étrangères comme Loulou justement avec ses origines italiennes d’Egypte, certains ont trouvé à se marier à l’étranger comme Jean qui a épousé Marejke venue de Hollande, certains viennent de Syrie. Le Liban a été de tous temps un carrefour de civilisations.

    Et lorsqu’on dit que chacun amène avec lui toute sa famille ou tout son clan, cela va des enfants aux grands-parents, aux oncles et aux tantes. Combien d’enfants y avait-il à chaque rencontre ! Et comme j’étais un des plus jeunes du groupe, on me demandait souvent si je pouvais m’occuper d’eux, inventer des activités de toutes sortes qui leur fassent expérimenter, par des jeux plus que par des discours, la même atmosphère de fraternité que les grands goûtaient dans la salle de réunion pour adultes. Ces enfants n’étaient pas toujours faciles, loin de là, les Libanais ont une vivacité incroyable dès leur plus jeune âge, mais combien de beaux moments nous avons passés ensemble dont nous nous souvenons aujourd’hui encore, 40 ans après, avec une certaine nostalgie. Quand je pense à Patrick qui est maintenant un brillant médecin en France, les trois frères Doummar qui sont de brillants ingénieurs également en France, ou à Camille, leur cousin, emporté si jeune par une leucémie, quand je pense à Michel qui me faisait perdre presque la patience et qui est maintenant un avocat devenu tellement patient et calme, ou bien Nada, René (qui avait un mois lorsque je suis arrivé au Liban et qui dirige aujourd’hui la grande entreprise de son père), Natacha, Fouad, Hani, Loubna...Je suis encore ému rien que d’y penser.

    Il faudrait consacrer tout un chapitre aux grands-parents, présents dans les rencontres ou lors de nos visites dans les maisons, car les grands parents habitent souvent avec tout le reste de la famille. Cela donnait parfois des résultats un peu comiques lorsque telle grand-mère, qui ne comprenait pas exactement ce que nous faisions au Liban, nous regardait à l’évidence comme un bon parti pour marier une de leurs petites filles en âge de fonder une famille : avec un étranger, français ou italien, pensez-vous, ce serait comme une promotion pour la famille, au moins certains le pensaient et le pensent peut-être encore. En tous cas c’était beau de connaître ces personnes qui en avaient vu de toutes les couleurs dans leur jeunesse ou leur âge adulte, le mandat français, la guerre mondiale, l’indépendance du Liban, la peur des conflits régionaux, mais toujours la fierté d’appartenir à ce pays où coule le lait et le miel, comme le dit la Bible.

    Le groupe des jeunes grandissait lui aussi. A l’époque, il y avait quelques activités communes, mais le plus souvent nous du Focolare masculin passions notre temps avec les jeunes gens et la nouvelle communauté du Focolare féminin, à peine arrivé, suivait le groupe des jeunes filles. Depuis la fameuse Mariapoli de 72 les jeunes étaient vraiment assidus. D’autres nouveaux visages s’ajoutaient de temps en temps et certains décidaient de venir plus régulièrement. Souvent en semaine nous nous rencontrions à la messe après le travail chez les Sœurs des Saints Cœurs près de chez nous et nous passions des soirées ensemble. Il y avait le frère de Joseph, Béchara, Gilbert Chehab, cousin de Nadine et émir comme elle (descendants d’une de ces nobles familles qui ont fait l’histoire du Liban), Toufic qui aimait toujours beaucoup discuter (finalement je trouvais quelqu’un pour me rappeler mes vieilles discussions entre étudiants en  France), Jean-Pierre, le frère de Josyane, René, jeune Français vivant alors au Liban, Freddy et Christian, les cousins de Joseph, et d’autres encore. Sans compter Jean, le seul à avoir une voiture à sa disposition à l’époque (la fameuse « coccinelle » Volkswagen) dans laquelle nos jeunes s’entassaient comme des sardines.

    Parmi nos activités : les débuts de l’orchestre Gen (« gen » dans le langage de notre Mouvement veut simplement dire « génération nouvelle »). Pierre et Michel à la guitare, Rino, Jean-Pierre et moi comme chanteurs, Pierre, le cousin de Rosette, à la batterie, mais nous chantions tous, je jouais même parfois plus ou moins mal à la guitare des chants que je venais de composer. La plupart de nos chants étaient des chants italiens du Gen Rosso, traduits en français ou quelques-uns en arabe. Même si la culture libanaise est souvent francophone, j’étais frappé de voir que l’esprit italien, méditerranéen et très convivial, était en fait plus proche des Libanais que l’esprit français, un peu trop sophistiqué à leur goût. Cet orchestre animait toutes nos rencontres mensuelles et créait déjà une belle atmosphère.  

    Une chose amusante, c’est que tout n’était pas aussi simple au début avec les familles. C’est vrai que certains parents pensaient que leurs enfants avaient chez nous au moins de bonnes fréquentations et qu’ils apprendraient à être plus sages à la maison. Mais lorsqu’ils commençaient à rentrer un peu tard le soir du Focolare, les permissions diminuaient et certains parents faisaient plus de problèmes à leurs enfants qui revenaient à 10h du soir de chez nous que s’ils rentraient à minuit d’une soirée dansante. Et puis ils passaient trop de temps avec ces activités, ils risquaient d’oublier leurs études. Nous nous sommes aperçus que plusieurs parents s’étaient finalement ligués contre nous, ils se téléphonaient les uns aux autres pour se donner des informations et s’encourager à faire barrage à ce nouveau mouvement sympathique mais un peu trop dangereux ou pour le moins dérangeant à leur avis. Mais tout cela n’a pas duré bien longtemps et beaucoup de parents sont devenus bientôt nos amis.

    Du côté du Focolare féminin, le groupe des jeunes grandissait aussi rapidement : sœurs des uns, cousines des autres, élèves de certains professeurs, comme Gilberte en particulier, qui transmettaient à leurs classes cet esprit d’amour réciproque et créaient une véritable révolution. C’est ainsi que nous avons connu Ghada, qui allait devenir notre grande spécialiste de traduction en arabe pour tout le Moyen Orient, Leila, Paulette, Nelly, sa soeur Ingrid et sa cousine Gladys, Marlène, avec sa soeur Thérèse et son frère Maroun, Léna qui allait vite se fiancer et nous faire connaître son fiancé Philippe.

    Notre petite famille élargissait ainsi peu à peu ses rayons d’action. Désormais nous avions des connaissances dans tous les quartiers de Beyrouth et c’était beau de se sentir chez soi d’Achrafieh, à Furn el Chebbak (qui veut dire le « four de la fenêtre »), à Sinn el Fil (« la dent de l’éléphant »), à Aïn el Romaneh (« la source de la grenade ») ou à Hamra (« la rouge »). On apprenait à se déplacer partout comme les Libanais, qui n’utilisent presque jamais de cartes ou de plans de la ville, qui ne connaissent pas les numéros des habitations dans les rues, mais qui savent toujours se retrouver en mémorisant d’une manière incroyable tous les lieux publics, commerciaux... « Tu veux aller dans tel magasin ? Il suffit d’aller derrière la banque Untel, cent mètres après le Café de Paris, en face de telle pharmacie et juste après un grand magasin de chaussures à la devanture rouge : tu ne peux pas te tromper. » Combien de noms pittoresques de rues et de quartiers où nous apprenions à connaître tout ce qui était important pour la vie de tous les jours. Les magasins et le marché populaire (le souk) du centre-ville, avec toutes les stations de taxis-services et d’autobus pour toutes les directions du Liban, les bars et les cinémas de Beyrouth Ouest, avec ses belles promenades le long de la mer, une vie grouillante presque 24 heures sur 24. Et à Beyrouth le commerce est roi. Les Libanais ont un talent extraordinaire pour le commerce, depuis l’antiquité déjà, du temps des Phéniciens. Bien sûr il faut faire attention à ne pas se faire rouler. Mais si l’on rentre dans ce jeu de discuter sur les prix, de faire semblant de se fâcher et de revenir, on peut faire des affaires et surtout on se fait des amis parmi les commerçants, on devient de fidèles clients. Le commerce est tellement important, mais le client ne se sent jamais un numéro anonyme : la vie sociale passe aussi par là.

    Mais ce qui nous surprenait le plus, sans nous surprendre au fond puisque nous étions bien convaincus que le message apporté par Chiara est vraiment fait pour l’homme de notre temps, c’est aussi la rapidité avec laquelle notre  « tache d’huile » se répandait non seulement dans les quartiers de Beyrouth et dans toutes les régions du Liban dont nous avons déjà parlé, mais aussi dans tous les pays environnants. Nos voyages en Syrie pour visiter surtout le Père Michel de Homs devenaient de plus en plus réguliers et nous y reviendront. Un prêtre chaldéen irakien, le Père Stéphanos Katchou, était venu nous rendre visite à Aïn Aar, durant notre période de vacances et de repos à la montagne. Il avait connu les Focolari en Italie et comptait bien répandre cette « bonne nouvelle » dans son pays. Nous l’avions même aidé à acheter à Beit Chabab une cloche pour son église et à l’expédier en Irak. Il allait bientôt devenir évêque, mais malheureusement décéder très tôt d’un accident de voiture. Durant l’automne 73, avec notre petit orchestre débutant, Guido et Aletta nous avaient demandé de les accompagner pour animer la deuxième Mariapoli de Chypre, à Nicosie. Expérience émouvante. Nous ne savions pas le grec et c’était le Père Guglielmo Rossi, Père franciscain, engagé lui aussi avec les Focolari qui assurait la traduction : il nous avait fait un accueil formidable. C’était un peu fort pour moi de devoir chanter en anglais des chants appris par cœur, mais dont je ne comprenais presque rien. C’était beau surtout de voir que, dans cette culture grecque, si différente de la culture libanaise, l’atmosphère de la rencontre était à peu près la même, avec les mêmes fruits de joie partagée et de rencontre profonde avec Dieu et le prochain.

    Mais une aventure allait me marquer tout particulièrement cette année-là : la découverte de la Terre Sainte. Un Père Salésien italien, le Père Armando Bortolaso, qui avait connu les Focolari en Belgique, avait commencé à lancer cette spiritualité parmi les jeunes et il nous demandait de l’aide. Mais comment faire puisque les contacts étaient interdits entre nos pays en guerre ? Comme j’avais plus de vacances que les autres de par mon travail d’enseignant, Guido m’avait proposé de profiter des vacances de Pâques pour faire là-bas une première visite. Il fallait garder là-dessus pour l’instant le plus grand secret. J’étais donc parti pour Chypre, chez ce Père Guglielmo et je devais raconter à tout le monde au Liban que j’étais allé me reposer 10 jours à Chypre. La vérité c’est que j’avais passé toutes ces vacances à rencontrer des jeunes, des familles, des religieux et des religieuses dans diverses villes de Terre Sainte et à visiter les lieux où Jésus avait vécu. Je rentrais ému, choqué, enthousiasmé, fatigué, mais heureux : cela n’avait pas été en tous cas un repos. Ce n’était que le premier d’une série de beaux voyages. En été, j’étais retourné là-bas avec Miranda (Miriam), nouvelle focolarine italienne arrivée à Beyrouth en provenance de Suisse au début de l’année. Nous étions revenus tellement conquis que nous avions convaincu Aletta et Guido de partir à leur tour organiser l’année suivante une première Mariapoli en Terre Sainte. Heureusement que, par la suite, le ministère libanais de la Défense avait changé ses lois et il donnait des permis officiels de passage « au sud » pour des activités à caractère religieux avec la responsabilité de l’Eglise : nous allions pouvoir passer sans plus raconter d’histoires. Mais tout cela sera relaté plus tard dans d’autres chapitres.

    Notre famille grandissait ainsi en largeur mais surtout en profondeur. Au début, bien sûr, tout ou presque reposait sur l’expérience que nous étions en train d’apporter de l’extérieur. Mais, peu à peu chacun prenait ses responsabilités, se lançait dans de nouvelles initiatives : le début d’une inculturation dans la culture locale qui était certainement notre but final. Les plus engagés étaient contents de commencer à participer à des rencontres de formation ou d’approfondissement en Italie. Rosette, la première Libanaise à avoir senti cet appel à tout quitter pour se consacrer à cet idéal d’unité, allait partir justement pour deux ans d’expérience à l’Ecole de formation des focolarines à Loppiano. Joseph, qui sentait la même vocation mais qui ne pouvait pas aller à Loppiano car il n’avait pas de passeport, allait bientôt entrer directement avec nous dans notre communauté à vie commune de Sioufi, tout en continuant ses études de médecine.

    Jacques et Pierrette, ainsi que Michel et Gilberte, allaient à leur tour participer aux Ecoles de formation pour focolarini mariés et prendre tout de suite la responsabilité de nos familles, pour le Liban mais aussi tout le Moyen Orient. Au cours d’une de ces rencontres à Rome, Jacques a pu ouvrir son cœur à Lionello, un de nos responsables au Centre du Mouvement. Car il sentait en lui un dilemme : comment harmoniser cet appel à se consacrer à Dieu dans un esprit de chasteté et de pauvreté et mener en même temps une carrière d’entrepreneur qu’il pouvait déjà prévoir avec un brillant avenir et beaucoup d’argent à brasser. Et Lionello l’avait tranquillisé : c’est exactement cela la vocation au Focolare, être dans le monde, dans n’importe quelle situation sociale ou économique et en même temps témoigner de la force de l’Evangile de tout son être. C’était le départ d’une grande aventure, comme pour Robert avec la grande usine et l’entreprise commerciale dont il avait hérité de son père.

    Avec tout cela grandissait aussi l’unité entre nous et l’esprit de famille. On ne peut pas oublier ces moments au restaurant où Jacques nous invitait dans la montagne libanaise pour nous reposer des efforts intenses de la Mariapoli. Là haut, à plus de mille mètres d’altitude, avec un panorama extraordinaire entre la vue sur la mer et les sommets arides au-dessus de nous, nous nous retrouvions avec tout le « levain » comme nous disions. Nous étions le levain dans la pâte de cette belle tarte en train de s’épaissir, jour après jour. Nous avions l’impression de nous connaître depuis des dizaines d’années alors qu’il ne s’agissait que de deux ou trois ans au maximum. Et combien nous nous sentions au paradis, en imaginant qu’au paradis on doit beaucoup rire, car Guido n’arrêtait pas de nous faire rire jusqu’aux larmes par ses remarques ou ses jeux de mots, comme un feu d’artifice. Nous ne pouvions pas savoir alors que Dieu était en train de consolider le cœur de notre nouvelle famille avant les épreuves imprévisibles et terribles qui allaient bientôt nous tomber dessus.

    Parallèlement mon expérience d’enseignant mûrissait. Je commençais finalement à me sentir à l’aise dans ma nouvelle école. Parfois nous avions des rencontres au consulat de France avec d’autres coopérants. J’avoue que je m’y sentais très mal à l’aise. Je n’arrêtais pas d’entendre des remarques négatives sur le peuple libanais, comme si, entre Français nous nous sentions supérieurs. Alors je remerciais vraiment Dieu de m’avoir fait entrer au Liban par une tout autre porte. C’est peut-être normal pour une personne étrangère dans un pays de chercher des compatriotes pour ne pas se sentir trop seul. Mais moi, je n’étais pas là pour deux ou trois ans pour repartir ensuite chez moi, j’étais là pour me faire libanais avec les Libanais, entrer dans leur culture. C’était une expérience très forte, vécue dans la réciprocité.

    Un aspect important  de cette culture était aussi celui de l’Eglise libanaise ou orientale. Avec l’aide de l’étude de l’arabe, nous allions de plus en plus prier dans les églises des différents rites orientaux, maronite, byzantin, syriaque, arménien...Quelle richesse dans ces liturgies, dans les textes de la messe, comme ce moment de la liturgie byzantine où le prêtre se tourne vers les fidèles en disant : « Aimons-nous les uns les autres...pour pouvoir confesser d’un seul cœur notre foi. » Comme pour indiquer que la profession du « Je crois en Dieu », qui est d’ailleurs au pluriel en Orient (« Nous croyons en Dieu »), n’a aucun sens s’il n’y a pas entre nous d’amour réciproque : c’est exactement le cœur du message de l’unité de Chiara. C’était beau d’ailleurs d’entendre à la Mariapoli un de nos amis, empreint de théologie orthodoxe, s’extasier devant le nouveau thème de Chiara sur la Vierge Marie en disant : « Mais, c’est extraordinaire, on dirait exactement une vision orthodoxe ! » Comme pour nous confirmer que l’Esprit Saint est vraiment au travail pour nous amener à l’unité.


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    Un an déjà que je suis arrivé ! Comme le temps est passé, combien de découvertes ! C’est qu’il est facile au Liban de s’ouvrir et de connaître du nouveau. Les Libanais ont toujours le désir de créer la famille. Quand on rencontre quelqu’un qu’on ne connaît pas à première vue, on ne lui demande pas comment il s’appelle, on lui demande de quelle maison il est (« beit min ? ») c’est à dire à quel clan il appartient et, connaissant le nom de son clan, de sa grande famille, on devine déjà de quel village il doit être originaire. On continue alors à se poser des questions jusqu’à ce qu’on découvre sinon une parenté lointaine (toujours possible), au moins des amitiés ou des connaissances communes. « Tu es de tel village, alors tu dois connaître un tel ? » « Mais bien sûr, c’est le collègue de mon frère au travail ! » Alors c’est comme si on se sentait rassuré tout à coup et la conversation peut continuer longtemps...  « Quand tu passes dans mon quartier, arrête-toi au moins pour boire un café... » Nouvelle ouverture, d’autant plus qu’en libanais il n’y a pas de « vous », on tutoie tout le monde, il y a bien la formule de politesse (« hadertak ») qui signifie plus ou moins « votre Seigneurie », mais on préfère en général s’en passer.

    Le mois de janvier, au Liban comme partout dans le monde, c’est aussi le mois de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Une occasion en or pour nous qui avons l’unité pour idéal. Avec d’autres communautés et mouvements nous organisons une rencontre de jeunes. Nos amis du MJO (Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe) sont en première ligne. On me demande d’être un des animateurs d’un groupe d’échange avec une dizaine de jeunes. Partage sympathique. Je suis frappé dans ce groupe par un jeune aux cheveux longs (c’était la mode de l’époque), genre presque hippie, artiste probablement : de fait il est venu avec sa guitare et me raconte sa passion pour le théâtre. Je lui parle de notre orchestre du Gen Rosso en Italie. La connaissance est faite, il s’appelle Pierre, il a juste 20 ans, on se retrouvera sûrement un jour ou l’autre.

    En attendant, cette année-là et les années suivantes, l’amitié avec le MJO va beaucoup grandir. Plusieurs fois par an nous sommes invités à leurs rencontres, une fois en particulier dans le centre universitaire et le monastère Notre-Dame de Balamand qui deviendra célèbre au plan œcuménique mondial lorsque s’y déroulera une des étapes importantes du dialogue entre l’Eglise Catholique et l’Eglise Orthodoxe. C’est beau pour nous de découvrir l’aspect fascinant de la liturgie orthodoxe qui semble nous conduire au delà du temps, plus proche de l’éternité par ses rythmes qui t’entrainent comme dans un autre monde où tout est purifié. Ce MJO est né curieusement lui aussi durant la dernière guerre mondiale, en 1942, un an avant le Mouvement des Focolari, comme désir de renouvellement ecclésial du Patriarcat Grec-Orthodoxe d’Antioche (établi principalement au Liban et en Syrie, avec une diaspora active dans le monde entier). Parmi ses fondateurs nous avons la chance de connaître Mgr Georges Khodr, évêque du Mont Liban qui avait déjà participé à la Mariapoli de 1970 à Champville et le Père Elias Morcos, supérieur des moines de Deir el Harf dans le Metn. Le Père Elias, un homme de Dieu d’une grande profondeur et d’une grande charité, accompagnera même un groupe des nôtres à une rencontre œcuménique au Centre Mariapoli de Rocca di Papa, Centre mondial du Mouvement. Il restera jusqu’à la fin de ses jours un grand ami de Chiara, de Foco et de tout le Mouvement.

    Avec plusieurs jeunes du MJO était née une belle amitié, sans confusion, dans le plein respect chacun de la fidélité à sa propre Eglise (pas d’intercommunion par exemple, mais une pleine communion spirituelle et de fraternité concrète). A un certain moment, le MJO nous avait proposé de choisir un représentant pour participer régulièrement aux réunions d’un de leurs groupes d’universitaires. Guido avait pensé à moi. Et me voilà pour deux ou trois ans, officiellement invité à me joindre à eux. Et de connaissance en connaissance était déjà né le premier noyau de ces amis orthodoxes qui nous ont beaucoup aidés à connaître leur Eglise. De cette époque, je ne peux pas oublier non plus les visites ou les retraites au couvent de Deir el Harf, une fois avec le fameux théologien orthodoxe français le Père Lev Gillet, avec son regard malicieux qui faisait penser au Patriarche Athénagoras.

    Et l’Eglise Catholique dans tout cela ? Ce n’est pas si simple, puisqu’il y a au Moyen Orient sept rites catholiques différents : le rite latin et six rites orientaux : maronite, grec-catholique, syrien-catholique, arménien-catholique, copte-catholique et chaldéen. Au Liban les Latins sont évidemment une petite minorité, représentée surtout par toutes les communautés religieuses latines qui tiennent écoles, hôpitaux, orphelinats, une université (la fameuse Université Saint Joseph des Pères Jésuites) et autres œuvres sociales. Comme Guido était prêtre (et donc officiellement prêtre latin) cela nous a aidés à avoir beaucoup de beaux contacts au départ avec l’Eglise Latine et son évêque Mgr Smith ou le Nonce apostolique Mgr Bruniera dont l’accent italien terrible faisait souffrir Guido (il disait : c’est la même sauce pour dire : c’est la même chose). En semaine, lorsque Guido était là, il nous disait la messe à la maison : toujours un moment de Dieu ; Chiara elle-même aimait beaucoup la manière à la fois simple, recueillie et profonde avec laquelle Guido célébrait la messe. Le dimanche nous allions en général dans une église latine proche, en particulier à Notre-Dame des Anges, à Badaro. Mais peu à peu, surtout pendant les longues absences de Guido, qui devait suivre aussi tout le reste du Moyen Orient,  nous avons commencé à participer à des messes maronites ou grecques-catholiques. Et là ce fut une nouvelle belle découverte, même si, au début, tout se déroulant pratiquement en arabe, nous ne comprenions pas encore grand chose.

    Cette année 1972 j’ai dû justement apprendre beaucoup de choses nouvelles. L’arabe d’abord, ou plutôt le dialecte libanais (plus tard je me serais lancé aussi dans l’arabe classique, celui qui se lit et s’écrit mais qui ne se parle pas) avec des leçons particulières et l’exercice de la pratique courante pour aller faire les achats ou prendre un taxi. Et ce n’est pas évident au début, non pas tellement parce qu’on ne comprend presque rien, mais parce que l’oreille n’est même pas capable de distinguer ces sonorités si différentes de nos langues européennes. J’ai quand même eu la chance de m’en sortir assez bien, d’autant plus que grâce à mes nombreuses vacances scolaires j’avais plus de périodes libres que mes compagnons de Focolare et Guido m’envoyait souvent à droite et à gauche et il fallait bien se débrouiller. A Beyrouth les gens parlaient souvent le français (à vrai dire plus correctement qu’en France même), mais une fois sorti de Beyrouth c’était tout de même le libanais ou l’arabe qui primait. On peut imaginer les aventures que j’ai vécues ou les gaffes que j’ai faites, comme cette fois-là où je voulais raconter un accident que j’avais vu et où j’ai parlé de la « croix de l’âne » au lieu de dire « la croix rouge » : en libanais il n’y a pas une grande différence et je ne comprenais pas pourquoi tout le monde éclatait de rire alors qu’il s’agissait d’un accident plutôt dramatique.

    Puis je me suis lancé à apprendre à jouer de la guitare. Jamais je n’aurais eu une idée pareille, d’autant plus qu’en famille j’étais le moins doué pour la musique. Mais un jour Rino, voyant que nous avions de plus en plus de beaux contacts avec des jeunes me dit : «Il faut qu’on fasse quelque chose, tu ne pourrais pas apprendre à jouer de la guitare ? » Sur ta parole...il fallait bien se jeter à l’eau. Quelqu’un connaissait une religieuse qui donnait des leçons de guitare. Je m’y suis mis et, à la Journée-Rencontre au printemps, nous avions déjà notre petite chorale avec Rino, Joseph, Rosette et Josyane, capable de chanter presque juste deux ou trois chants en français et même deux en arabe.

    Enfin il restait encore à apprendre à conduire, c’était bien nécessaire pour se déplacer dans tout le Liban, même si les moyens de transports en commun sont assez bien organisés. Là encore nouvelle aventure, car le moniteur ne savait pas un mot de français et mon arabe était encore à ses débuts. Après quelques gaffes (une fois j’avais compris qu’il me disait d’appuyer sur l’accélérateur alors qu’il voulait exactement le contraire et nous avions tamponné une autre voiture devant nous), j’ai pu passer avec succès mon examen de conduite et j’étais désormais prêt à me lancer dans tout le Liban. J’ai bien raté au début l’entrée de notre immeuble et je suis rentré dans une colonne au lieu de rentrer au garage, en mettant Rino un peu en colère, mais ensuite cela s’est à peu près bien passé. Je me suis ensuite très vite adapté à la conduite libanaise que les européens trouvent chaotique mais qui me semble à moi beaucoup plus sympathique : on conduit en tenant compte des voitures qu’on rencontre, beaucoup plus que du code de la route ; c’est vrai que cela peut faire parfois de la confusion, mais finalement il n’y a pas tellement d’accidents graves et on regarde les personnes beaucoup plus que les panneaux de signalisation : la loi pour l’homme ou l’homme pour la loi ? Cela pourrait se discuter !

    Entre temps notre famille grandissait. Nous passions beaucoup de temps en visites. Chez Maurice et Michel, nous avons appris à jouer au tric-trac, cette sorte de jeu de jacquet qui est un peu le jeu national de tous les pays du Moyen Orient avec plusieurs règles possibles. On joue au tric-trac chez soi à la maison, mais aussi dans les cafés, même sur le trottoir devant une boutique en attendant des clients ou un travail : il y a souvent les deux joueurs bien concentrés sur leur sujet et un attroupement d’amis et de voisins qui commentent, donnent des conseils, applaudissent. C’est une véritable passion !

    Maurice nous avait fait connaître sa famille : outre Rosette et sa soeur Arlette, il y avait Yvette sa femme qui avait toujours des histoires et des souvenirs intéressants à raconter et puis la maman et le papa d’Yvette, l’Emir Abillamah, personnalité hors du commun, devenu pour nous comme un bon grand père. Chez Janine nous avions fait la connaissance de Fouad et de sa femme avec leurs deux enfants sourds, Gladys et Kamal : Gladys compensait son problème auditif par un talent exceptionnel pour la peinture. Janine nous avait aussi fait connaître Mgr Grégoire Haddad, l’archevêque grec-catholique de Beyrouth, tellement sensible aux problèmes de justice sociale. Farouk, le collègue de travail de Pierre et de Rino, nous emmenait parfois avec sa femme Marie faire des pique-niques au bord d’un torrent dans la montagne. Chaque semaine, il se passait quelque chose, aucune rencontre n’était banale.

    Puis il y avait Saïda et Zahlé. Près de Saïda, dans un orphelinat tenu par des Pères Salvatoriens (congrégation locale grecque-catholique) nous allions voir les Pères Georges et Sélim, déjà enthousiastes de leur participation aux premières Mariapoli, avec qui était née une amitié spirituelle qui continuera même lorsque tous deux deviendront évêques. Chez eux nous avons bien connu Sr Maryam, une sœur belge qui à son tour nous a fait connaître Georgette, une de ces âmes pures comme on en rencontre encore là où la société de consommation n’a pas encore fait trop de dégâts. 

    Et puis Zahlé, qui allait devenir pour plusieurs années « ma ville », celle dont Guido m’avait demandé spécialement de m’occuper. Il y avait dans cette petite ville de la Bekaa deux familles chez qui nous allions souvent passer le week-end : la famille de ce couple rencontré à Paris, dont nous avons déjà parlé, et celle de Georges, homme à tout faire de l’Hôpital Tell Chiha, que des soeurs comboniennes italiennes connues déjà par Aletta, nous avaient fait connaître. Georges était d’un dévouement exceptionnel. Avec sa femme Margot, il avait eu cinq enfants avec lesquels je m’exerçais à parler arabe. Et ensemble nous allions faire nos rencontres de la Parole de vie dans la paroisse St Elie, dont le curé, le Père Georges Scandar allait devenir lui aussi un grand ami. Et puis nous avons connu Thérèse qui allait devenir avec Jacqueline l’âme de cette communauté, le docteur Jean, frère de Jacqueline et ses enfants, Gilbert, futur délégué de tous les volontaires du Liban, Roger et Simone.

    Moi qui suis de caractère plutôt timide, j’étais étonné de voir comme c’était facile au Liban de se trouver très vite en famille avec tellement de personnes différentes. Il faut dire qu’à Zahlé en particulier l’hospitalité est particulièrement exquise. J’y ai appris à goûter encore plus la cuisine libanaise, avec toutes ses nuances. Mais il fallait faire attention à ne pas vider trop vite son assiette, car on te la remplissait tout de suite. Une fois, pour un malentendu, nous avons dû « assumer » deux dîners de suite pour ne fâcher personne, et pas n’importe quels dîners : ce jour-là, j’ai découvert que je devais avoir probablement un estomac caché de réserve, car j’ai réussi à tout finir. Ce qui était quand même un peu trop, c’était les tasses de café : une dizaine en un dimanche, c’était ma faute, je n’avais pas encore appris à dire non sans froisser, et le lundi l’estomac était un peu lourd, mais tout cela était bien peu de chose à côté de la joie partagée avec tous ces nouveaux amis.

    L’Evangile nous dit à un certain moment que Jésus, lorsqu’il pénètre dans une famille, divise parfois cette famille en deux, parents contre enfants ou frères contre sœurs... C’est exactement ce qui s’est passé avec la famille de Joseph, je n’avais jamais vu une chose pareille. Au départ Sr Agathe, qui nous avait connus en Italie, avait seulement conseillé à son frère Philippe, un homme exceptionnel, à la fois plein de sagesse et d’humilité, d’envoyer ses enfants chez les Focolari, cela leur ferait du bien. Au début cela s ‘est bien passé avec Joseph, puis Bechara et May. Tous les trois très enthousiastes, un peu trop peut-être lorsque Joseph a parlé à la maison de mettre ses biens en commun avec d’autres jeunes, où lorsque s’est profilée à l’horizon l’idée de se consacrer à Dieu dans ce mouvement : Joseph allait bien devenir le premier focolarino libanais. Là c’en était trop : comment lui qui commençait ses études de médecine, risquait de gâcher sa future brillante carrière pour ce groupe d’étrangers plus ou moins illuminés ? Alors le grand frère s’en est mêlé, il a mis dans son camp ses deux beaux-frères, les maris des sœurs de Joseph, et ils nous ont fait ouvertement la guerre. Heureusement que les parents sont restés neutres, Philippe venait même souvent à nos rencontres, et ils nous ont toujours bien accueillis à la maison. Et puis plus tard on a fini par se comprendre et une sincère amitié est née avec le reste de la famille, qui dure jusqu’à aujourd’hui.

    Tout cela pour dire que les difficultés ne manquent jamais en chemin. Une autre difficulté, une grande épreuve même pour moi, en ces premiers pas au Liban, a été l’enseignement ; ce n’était pas une petite difficulté puisqu’au Focolare nous vivons de notre travail et je passais donc une grande partie de la journée au collège avec mes élèves. Il faut dire que je venais à peine de finir mes études et je n’avais aucune expérience de l’enseignement. En plus de cela la mentalité change beaucoup entre la France et le Liban et, en particulier, la relation élèves-enseignants est complètement différente. Ajoutez à cela que j’arrivais de deux ans de paradis à Loppiano où l’on passe sa journée à sourire à tout le monde, puisqu’on voit en chacun un Jésus à aimer et je m’imaginais sans doute naïvement que le monde entier allait être comme à Loppiano. Le résultat c’est qu’avec ma classe de sixième cela se passait assez bien (il y avait d’ailleurs encore un très beau climat à l’époque entre élèves chrétiens et musulmans), mais j’avais une classe de 45 élèves de quatrième (adolescents de 12 à 14 ans) qu’il m’a bientôt été impossible de contenir et malgré les interventions de mon directeur c’était souvent la foire en classe. Que faire ? J’avais presque honte d’en parler à la maison. Je me souviens que parfois je me réfugiais à la chapelle du collège pour prier. Je me redonnais courage en pensant à ce qui m’attendait au Focolare : par exemple Joseph qui venait faire un moment de méditation avec moi et je ne pouvais pas me permettre de lui montrer un visage attristé. Mais, à la fin de l’année, le directeur du collège m’a remercié : je n’étais pas le seul d’ailleurs puisque cette année-là il y a avait d’autres problèmes au collège et plusieurs autres professeurs ont été priés de chercher du travail ailleurs.

    A ce moment-là tout semblait s’écrouler pour moi. Si je ne suis même pas capable d’enseigner ou de garder mon travail comment rester au Liban, comment rester au Focolare même ? Toutes les idées les plus bizarres te passent par la tête. En tous cas il fallait à tout prix trouver une autre école, au moins pour finir mes deux ans de coopération. Heureusement j’ai pu trouver un poste vacant dans un petit collège arménien tenu par les Pères Jésuites. Et là j’ai d’abord tout fait pour ne pas perdre mon travail. Il faut se faire un avec les personnes, comme Chiara nous l’enseigne, mais cela veut dire aussi se faire un avec la mentalité du milieu dans lequel on vit et on travaille. Et j’ai vu  que les enseignants étaient très durs avec les élèves, ils avaient un rapport bien plus physique qu’en France, ils frappaient souvent. Alors, à contre cœur, comme si c’était un acte contre nature au départ, je me suis mis moi aussi à frapper. J’avais l’impression de trahir mon idéal, mais au moins je me suis fait respecter. A la fin de l’année, même si la période de coopération était terminée, le directeur, le Père Kechichian, m’a gardé. Nous sommes même devenus de grands amis jusqu’à sa mort. Et surtout, peu à peu, en deux ou trois ans, j’ai réussi à inventer mon style à moi, où j’étais à la fois exigeant avec les élèves, mais comme un grand frère, et le climat était de plus en plus beau chaque année au collège. Lorsque j’ai dû partir c’était seulement, huit ans plus tard, parce que je devais quitter le Liban. L’épreuve avait été dure, mais bénéfique. Quelques échecs ou de petites leçons d’humilité font toujours du bien.

    Entre temps nos activités continuaient à se développer : 400 personnes ont participé à notre Journée-Rencontre au printemps. Il me semble que c’était au Collège des Sœurs des Saints-Cœurs à Sioufi, tout près de chez nous. Il faut dire que beaucoup de ces religieuses, encouragées par Mère Marie-Henriette, venaient nous visiter, nous invitaient et participaient à nos réunions. Alain, qui enseignait dans deux de leurs collèges, était aussi très apprécié et nous avait ouvert encore d’autres portes : intéressant en particulier son travail à Ain Zhalta, près des cèdres du Barouk, où vivent ensemble chrétiens et druzes : c’était nos premiers contacts avec ce milieu, proche des musulmans, mais assez différent en même temps, où notre idéal allait aussi pénétrer quelques années plus tard.

    Le 7 juillet j’apprends tôt le matin à la radio la mort du Patriarche Athénagoras. Guido est encore en train de dormir. Que faire ? Il faut dire que Guido avait quelques problèmes de santé, il était tellement généreux qu’il ne s’épargnait jamais dans le courant de la journée, il travaillait jusqu’à très tard le soir dans sa chambre, mais le matin il n’arrivait plus à se lever. Je le réveille quand même et il me remercie beaucoup. Il contacte notre Centre à Rome et quelques jours plus tard il se retrouve avec Chiara et une délégation du Mouvement à Istanbul pour les funérailles de cette personnalité extraordinaire qui aura marqué l’histoire de l’Eglise universelle. C’est d’ailleurs à ce moment-là que les évêques orthodoxes du Patriarcat de Constantinople, qui connaissaient bien notre amitié spéciale avec le Patriarche, nous ont conseillé de quitter Istanbul, au moins pour un certain temps. Ils savaient bien que le gouvernement turc, alors très hostile aux chrétiens, allait profiter de la disparition d’Athénagoras pour rendre de plus en plus impossible toute activité chrétienne. Ce fut une occasion providentielle, puisque Chiara invita alors Aletta et ses compagnes à quitter provisoirement Istanbul pour s’établir à Beyrouth. Bien triste pour Istanbul, qui allait tout de même retrouver son Focolare six ans plus tard, mais grande joie à Beyrouth où la présence des focolarines seulement une ou deux semaines par an ne suffisait évidemment plus pour suivre cette grande famille qui n’arrêtait pas de grandir.

    Et puis, fin juillet, arrive le moment de la Mariapoli. C’est un peu particulier pour moi de me retrouver dans le collège qui vient de « me mettre à la porte », mais la relation est tout de même bonne avec les Frères. Dans la vie il faut savoir aller au delà des problèmes personnels et avoir toujours une vision d’ensemble. En tous cas cette Mariapoli commence pour moi par un clin d’œil du Bon Dieu. Vous vous souvenez de ce jeune artiste avec sa guitare, lors de la semaine de prière pour l’unité, auquel j’avais parlé du Gen Rosso ? Eh bien, cette fois-ci, c’est moi qui ai en mains une guitare, à l’entrée de la Mariapoli quand je vois Pierre tout à coup arriver. On se reconnaît tout de suite et on se salue chaleureusement. Il est étonné de me voir avec une guitare : eh oui, j’ai commencé à apprendre moi aussi. Mais ce qui est drôle c’est que personne ne l’a invité, je n’avais même pas son adresse. Mais lui a entendu parler d’un camp avec des jeunes et il est venu voir. Il restera toute la Mariapoli et même, si l’on peut dire, toute la vie, puisqu’après Joseph il sera le deuxième focolarino libanais, le premier à participer à l’Ecole de formation des focolarini de Loppiano. Et en plus de cela c’est justement le Gen Rosso qui est venu cette année-là de Loppiano pour animer notre quatrième Mariapoli de Champville : quatre ans plus tard Pierre fera partie lui aussi du Gen Rosso avec lequel il chantera en arabe le fameux chant du Père Labaki : taala bainana (« viens au milieu de nous »).

    Cette Mariapoli a été très belle. La présence du Gen Rosso, avec six de leurs meilleurs musiciens et chanteurs a contribué grandement au climat de fête fraternelle qui a touché tout le monde. Beaucoup de familles, beaucoup d’enfants. Cette fois-ci je devais m’occuper des enfants avec Rösli, focolarine suisse du Focolare d’Alger. Et puis surtout beaucoup de nouveaux jeunes. Cette Mariapoli allait être vraiment le départ au Liban de ce qu’on appelle la vie « gen » (génération nouvelle). En plus de Pierre, il y avait d’autres scouts, chacun nous faisait connaître ses cousins ou ses amis, comme Nadine, cousine de Josyane, qui avait très bien joué son rôle dans un sketch qui reprenait l’idée de Chiara : ni capitalisme ni communisme mais révolution d’amour. On ne peut évidemment citer tout le monde, nous étions plusieurs centaines. Mais, au delà du nombre on sentait un climat unique qui allait continuer toute l’année, en particulier avec le développement des rencontres mensuelles de la Parole de vie qui se tenaient désormais hors du Focolare devenu trop petit.

    Après la Mariapoli, de beaux moments de vacances à la montagne à Aïn Aar avec de nombreuses descentes à la mer. Les premiers jours le Gen Rosso était encore avec nous. Cette fois-ci nous avions loué une maison tout près de l’Irap. On ne pouvait plus continuer à abuser de l’hospitalité de Janine et de Souad, mais on en a abusé quand même, avec des moments de fête et de repas pour se détendre ensemble après la fatigue de la Mariapoli. Jusqu’à aujourd’hui nos amis du Gen Rosso, dispersés un peu partout dans le monde, se souviennent encore avec émotion de Champville et de l’Irap. Je me souviens aussi d’un détail amusant de ces vacances: comme Mario, le soliste du Gen Rosso, à la voix de chanteur d’opéra, avait vu que ma voix en chantant était bien timide, il avait attendu sur la plage que tout le monde s’en aille et, devant le bruit des vagues qui couvrait presque tout, il m’avait fait crier mes gammes : la la la la la la la. Ma voix était sortie presque comme par miracle et j’allais même devenir pendant deux ou trois ans un des solistes de notre petit orchestre. Qui l’aurait jamais dit ?

    Mais le grand évènement de l’année ce fut évidemment l’arrivée d’Aletta, Agape et Zena à Beyrouth. Pour commencer, Zena a logé pour quelque temps chez Jacques et Pierrette : combien de personnes ont profité de leur exquise hospitalité de cette époque jusqu’à aujourd’hui ! Il y a toujours beaucoup d’amour à la maison Matta, la paix que Pierrette te donne avec toutes ses marques d’attention délicates et les surprises dont Jacques t’inonde avec sa charité pleine d’imagination. Il fallait le temps de préparer l’appartement trouvé à Jeitawi, de l’autre côté d’Achrafieh, à un peu plus d’un kilomètre de notre Focolare masculin. La famille de l’Œuvre de Marie au Liban allait être au complet. Quant à Zena, originaire de la région de Rome, elle avait presque l’aspect d’une libanaise. De caractère très concret et pratique, c’est quelqu’un de toujours disponible. Elle allait bientôt trouver un travail précieux auprès des sourds de l’Irap dans un de leurs ateliers (les sourds travaillent comme tout le monde pour vivre) et rester de longues années au Liban, avant de repartir en Europe, mais de revenir finalement ces dernières années à Aïn Aar.

     Aletta, c’est Aletta : que dire ? Une des toutes premières compagnes de Chiara, qui a donné sa vie pour elle dès les premières années quand Chiara était très malade, en la veillant jour et nuit jusqu’à tomber malade elle-même. Toute sa vie elle a dû ensuite avancer avec prudence, car le docteur lui avait dit qu’une rechute serait mortelle : avec tout cela elle vient de fêter ses 90 ans au moment où je suis en train d’écrire ces lignes. D’Aletta on ne va pas dire qu’on lui ferait un monument : ce n’est pas le genre. Plus elle peut passer inaperçue, plus elle semble contente. Mais par sa seule présence délicate et son sourire elle touche tout le monde, elle transforme les situations et les personnes. Je me souviens d’une Mariapoli en Terre Sainte dans les années 80 qui avait été belle mais assez difficile : nous nous demandions pourquoi ce sentiment d’avoir dû affronter tellement de difficultés. Et puis une simple constatation : au fond c’était la première fois qu’Aletta n’était pas là avec nous  à la Mariapoli : les autres années, par sa seule présence, elle soutenait tout le monde, elle faisait rayonner la paix et tout se passait bien comme par enchantement.

    Agape enfin, d’origine milanaise, jeune et pleine de charme, était comme le bras droit d’Aletta, celle à qui Aletta pouvait confier toutes les missions les plus variées et les plus difficiles, comme une maison bâtie sur le roc. C’était impossible de penser à Aletta sans Agape et réciproquement. En même temps d’une grande intelligence et d’une charité exquise elle allait être le port sûr où chacun pouvait trouver assurance et lumière sur son chemin. Jusqu’au jour où la maladie de Parkinson allait peu à peu la diminuer et l’empêcher de continuer son travail admirable. Mais jamais elle ne se plaignait, donnant sa vie jusqu’au bout de ses forces. Pour un peuple qui traversait des épreuves si difficiles, c’était comme un signe encore que Dieu a une autre logique qui nous échappe parfois, et qu’il convient toujours de lui faire confiance. Agape est partie déjà l’an dernier en paix pour le ciel, de la retraite milanaise où elle vivait depuis quelques années, mais qui n’a pas été marqué au Liban par son passage ?

    Dans tout cela je me sentais de mieux en mieux au Focolare. J’étais toujours un peu le petit dernier, mais ce n’était pas gênant, au contraire. J’avais l’air tellement jeune qu’au collège on me prenait parfois pour un élève. Cela me permettait aussi de m’amuser et de plaisanter. Il faut dire qu’au Liban on plaisante beaucoup, on est toujours en train de provoquer l’autre par une taquinerie ou un peu de comédie. Le Libanais aime jouer, il aime faire la fête et je découvrais en moi des aspects insoupçonnés de ma personnalité qui se plaisaient beaucoup dans cette atmosphère joyeuse. A l’époque j’étais plein de vitalité et d’énergie à revendre. Parfois j’en faisais trop. Je me souviens qu’une fois Rino m’a dit que j’exagérais à nettoyer sans cesse la poussière des meubles à la maison, comme si je voulais montrer aux autres qu’ils ne faisaient rien. Les choses ont bien changé puisque ces dernières années on m’accuse souvent au Focolare de laisser trop de désordre et de poussière dans ma chambre : paresse due à l’âge ? En tous cas nous étions une sympathique équipe bien soudée et on ne s’ennuyait pas à la maison. Grâce à Ricardo en particulier l’appartement devenait de plus en plus harmonieux, avec de belles couleurs vives qui se mariaient bien avec la lumière qui pénétrait par nos grandes baies vitrées. Et il y avait toujours du monde chez nous pour partager notre joie.


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    Un beau soir de janvier 1971 notre avion est finalement arrivé à Beyrouth. Notre avion ? Non, je n’étais pas seul, car depuis une semaine Alain veillait sur moi, il m’avait aidé à Paris à faire toutes les formalités nécessaires, il m’y avait fait connaître un couple d'amis libanais dont le mari préparait à Paris son doctorat en journalisme. Et puis nous nous étions embarqués et, au bout de quatre heures de vol, ce fut l’arrivée sur la piste au bord de la mer, juste après avoir survolé la ville de Beyrouth, ses immeubles entassés les uns presque sur les autres, ses embouteillages, ses lumières, un monde grouillant de vie qui venait m’accueillir et me souhaiter une chaleureuse bienvenue, comme on sait le faire au Moyen Orient. Et déjà à l’aéroport lui-même, avec mes nouveaux compagnons de Focolare il y avait aussi deux jeunes amis du MJO (Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe) qui allaient devenir bien vite pour moi, comme beaucoup d’autres, plus que des frères.

    Mais comment en étais-je arrivé là, moi qui, deux ans plus tôt, ne savais même pas exactement si le Liban était au bord de la mer, ou plus loin encore comme l’Irak, à l’intérieur des terres (je n’étais pas très fort en géographie) ? Je raconterai peut-être une autre fois mon enfance et ma jeunesse dans une famille pleine de problèmes mais qui m’avait donné tout de même de belles valeurs, et puis le coup de foudre, la rencontre avec le Mouvement des Focolari, fondé en Italie pendant la dernière guerre mondiale, avec cet idéal de l’unité comme remède pour un monde qui risquait le chaos. Deux ans de formation et d’expérience en Italie, près de Florence, avec des jeunes du monde entier, avides eux aussi de donner leur vie pour ce grand idéal au service de l’humanité. Enfin l’envoi en mission, et pourquoi au Liban ? Simplement parce qu’était arrivé pour moi le moment de faire le service militaire ou le service de coopération civile dans un pays qui ait des relations culturelles avec la France. Avec nos responsables nous avions pensé alors que ce serait bien de trouver un travail d’enseignant au Liban, où venait de s’ouvrir un nouveau centre des Focolari, à la demande expresse des Libanais eux-mêmes : il y avait encore besoin de renforts et mon arrivée serait tombée juste à point. Le poste d’enseignant a vite été trouvé et l’aventure pouvait commencer.

    J’aimerais, dans les pages qui viennent, raconter combien ce Liban, ce Moyen Orient, ont changé ma vie. Ce sera comme un témoignage, un devoir de reconnaissance où je citerai des noms, beaucoup de noms, avec toujours la crainte d’en oublier d’autres ou simplement de ne pas avoir le temps ni la place de tout dire. Au delà de ces noms, de ces histoires, de ces expériences que je relaterai, j’aimerais que n’importe quel lecteur puisse tomber amoureux lui aussi, peut-être pas forcément du Liban, comme moi, ou d’un autre pays de la région, mais de la capacité mise au cœur de l’homme de se découvrir lui-même en entrant dans le cœur de l’autre : surprise étonnante, car je croyais venir donner ce que j’avais appris et voici que je découvrais en moi peu à peu des horizons insoupçonnés que seuls ces nouveaux amis, si différents, étaient à même de m’aider à comprendre, comme moi aussi je pouvais les aider à devenir eux-mêmes, dans un mouvement réciproque d’accueil et de service, d’écoute et de partage, début d’un cheminement qui a commencé maintenant il y a 44 ans, et qui ne s’arrêtera plus jamais.

     

                                                                           


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