• Matthieu 7

    Et nous voici au dernier des trois chapitres du « discours sur la montagne ». Vraiment, on se demande comment Jésus va faire pour nous retenir encore dans une telle contemplation qui est en même temps si concrète, si divine et si proche de l’homme !

    C’est encore un feu d’artifice de merveilles à couper le souffle : il suffit de voir le menu du jour ! « Ne pas juger », « la paille et la poutre », « cherchez et vous trouverez… », « demandez au Père », la « règle d’or », la « porte étroite », les « faux prophètes », le « bon arbre » que l’on reconnaît aux « bons fruits » et le contraire, « Ce n’est pas celui qui dit ‘Seigneur, Seigneur’… » et la « maison bâtie sur le roc » ou « sur le sable ». Tous ces trésors en quelques lignes, de quoi avoir le vertige. Et Matthieu conclut son récit en disant : « Jésus acheva ainsi son discours. Les foules étaient frappées par son enseignement, car il les instruisait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. »

    J’aimerais découvrir avec vous ce nouveau trésor en partant de la surface extérieure et en entrant peu à peu dans le secret de Dieu une nouvelle fois. Si je regarde tout ce passage du dehors, un peu superficiellement, je vais commencer par prendre peur. Jésus empêche, conseille de ne pas faire, interdit, menace même par moments. On pourrait se demander s’il n’exagère pas un peu. C’est peut-être pour se mettre à la portée de notre petitesse qui a besoin d’être secouée de sa torpeur pour se ressaisir et pour entrer finalement dans ce qui tient à cœur à Jésus.

    « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ; le jugement que vous portez contre les autres sera porté contre vous ; la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » C’est déjà assez terrible si on imagine un instant les conséquences sur nous de nos pensées mauvaises…

    « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? … Esprit faux ! Enlève d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère. » On dirait que, par définition nous sommes tous au départ des esprits mauvais, des « esprits faux », si Dieu n’intervient pas d’une façon ou d’une autre…

    « Ce qui est sacré, ne le donnez pas aux chiens ; vos perles, ne les jetez pas aux cochons, pour éviter qu’ils les piétinent puis se retournent pour vous déchirer. » Quelle description inquiétante ! Et sommes-nous sûrs en même temps de ne pas faire partie de ces chiens et de ces cochons ? Jésus nous dit d’ailleurs un peu plus loin : « … vous qui êtes mauvais… »

    Puis cette nouvelle recommandation assez terrible aussi : « Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. » Donc, apparemment, nous avons bien peu de chances de nous en sortir.

    Puis encore : « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. » En somme nous voilà entourés de dangers de toutes sortes qu’il sera bien difficile d’éviter. Et Jésus ajoute : « On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons… Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. » Sommes-nous condamnés ou presque à finir en enfer ? On pourrait comprendre cette éducation religieuse d’une certaine époque, qui a finalement contribué à éloigner les gens de l’Eglise, qui se basait surtout sur la peur du jugement et de la condamnation de Dieu…

    Et au jour du jugement, justement : « Ce jour-là, beaucoup me diront : ‘Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons été prophètes, en ton nom que nous avons chassé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?’ Alors, je leur déclarerai :’je ne vous ai jamais connus. Ecartez-vous de moi, vous qui faites le mal !’ » Donc, même ceux qui se sont présentés, peut-être de bonne foi, comme de bons disciples du Christ, sont au fond tous des imposteurs ? Et ne sommes-nous pas nous-mêmes des imposteurs sans nous en rendre compte ?

    Et la dernière menace du chapitre, presque pire que les autres : « Tout homme qui écoute ce que je vous dis là sans le mettre en pratique est comparable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, la tempête a soufflé, elle a secoué cette maison ; la maison s’est écroulée, et son écroulement a été complet. » De quoi se décourager complètement : nous avons peut-être passé toute notre vie à construire notre « maison », au prix de beaucoup d’efforts et à la fin nous découvrons que tous ces efforts n’auront servi à rien, que notre vie a été inutile et nous a conduit seulement à une catastrophe irrémédiable…

    Je crois que c’en est trop, il doit y avoir une erreur de perspective et nous allons le comprendre tout de suite. C’est que nous sommes devant un tableau qui veut nous éblouir par la lumière intense qu’il contient. Et que font les grands peintres pour mettre en relief la lumière ? Ils la mettent dans un cadre presque tout noir, remplis d’ombres menaçantes si on s’arrête seulement à leur niveau.

    C’est à ce point-là que nous allons relire tout notre chapitre en nous concentrant sur sa lumière et sa chaleur. Et combien la flamme de l’amour de Dieu va nous faire chaud au cœur, comme un arc en ciel après la tempête ou le déluge ! Jésus voudrait simplement que nous arrêtions tout, nos pensées et nos actions bonnes ou mauvaises, pour accueillir seulement son message. Et son message est une fois encore qu’il est descendu sur terre pour nous donner la vie du ciel, pour nous faire entrer avec Lui dans le secret du Père.

    Et ce Père est bien là au cœur du chapitre, dans une présence assez discrète, mais définitive pour ceux qui ont des oreilles pour entendre ou des yeux pour voir : « Lequel d’entre vous donnerait une pierre à son fils qui lui demande du pain ? Ou un serpent, quand il lui demande un poisson ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les demandent ! »

    Il suffit de se brancher sur le Père est tout est résolu. Mais à condition de ne pas se tromper de direction ou de niveau. Et c’est là qu’est la recommandation la plus importante : « Il ne suffit pas de me dire :’Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. »

    C’est cette « volonté » du Père qui est le mot de passe pour entrer. Et nous l’avons déjà comprise en méditant un peu plus tôt sur la prière du « notre Père ». La volonté du Père n’est pas une volonté sur nous, comme celle d’un dictateur, mais c’est une volonté d’amour pour nous, pour notre bien, pour nous faire pénétrer au cœur de la vie trinitaire. Et cette volonté sur la terre est d’abord que nous nous aimions les uns les autres en Jésus pour attirer sa présence en nous et parmi nous, jusqu’à pouvoir être Jésus et prononcer dans l’Esprit la parole « Abba, Père ». C’est là qu’est l’unique solution, mais la solution radicale qui ne peut jamais nous tromper. Toute autre tentative est vouée à l’échec. Si je crois m’adresser au Père tout seul, égoïstement, sans passer par Jésus et l’amour de mes frères, alors bien sûr, ma prière sera un monologue avec moi-même, vide de sens, comme si je voulais donner des coups d’épée dans l’eau…

    Mais à partir du moment où j’entre dans la dynamique d’amour que Jésus est venu apporter parmi nous, tout va changer, tout devient positif comme par miracle. Il y faut un peu d’attention au départ, un peu d’ascèse, pour sortir de soi et ne pas juger les autres, pour bien viser cette « porte étroite » qui veut dire vouloir seulement le bien des autres, et voilà que nous devenons tout à coup ce bon arbre qui « donne de bons fruits » et cette maison « bâtie sur le roc ». Il suffirait même d’aimer les autres comme nous-mêmes, ce n’est donc rien d’impossible : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi, voilà ce que dit toute l’Ecriture : la Loi et les Prophètes. »

    Tout s’ouvre alors devant nous comme par miracle : « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez, frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvrira. » Et quelle joie de découvrir tout à coup que Dieu a fait de nous un bon arbre que tout le monde peut reconnaître : « c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez… C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits… Un arbre bon ne peut pas porter de fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de bons fruits… C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »

    Et la récompense finale est sublime : « Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et le met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, la tempête a soufflé et s’est abattue sur cette maison ; la maison ne s’est pas écroulée, car elle était fondée sur le roc. »

    Je crois que finalement la vie de l’Evangile est toute simple. Il s’agit seulement de trouver la prise de courant pour nous brancher sur la vie divine qui nous attend. Quand on veut brancher une lampe ou n’importe quel appareil sur une prise électrique, on ne se plaint jamais que la prise est minuscule : juste deux petits trous dans le mur, c’est tellement rien à côté de toute la surface de la paroi. Mais on sait qu’il suffit d’un minimum de concentration et tout va marcher. Avec Jésus la prise, ou plutôt ici la porte, est bien étroite si on la compare à toute la paroi d’une vie médiocre vécue pour soi-même et ses pauvres caprices égoïstes et ridicules. Jésus nous demande seulement de nous concentrer un peu sur cette porte qui passe par Lui et par le frère ou la sœur qu’il met sur notre route. Et une fois trouvé ce courant divin qui nous envahit à travers l’autre que nous aimons et qui nous aime à son tour en Jésus, on n’a plus envie de retourner en arrière. Et si, par accident, par inattention, on se débranche un peu de cette source divine intarissable, ce n’est pas si difficile que ça de se concentrer un instant et de se brancher de nouveau sur Dieu. Nous y trouvons non seulement notre propre bonheur, mais aussi tout le bonheur de ceux qui se joignent à nous dans cette aventure céleste… et quelle joie de se brancher ensemble pour toujours, sans jamais plus revenir à notre vie médiocre d’auparavant !


  • Commentaires

    1
    Hayat Fallah
    Samedi 9 Mars à 20:21
    Chou hayda Roland!!! Dawakhtni avant de me ramener à la vie simple de l'évangile ! Tu m'as fait faire un beau "voyage"!
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