• Reflets du paradis

    Il est sans doute impossible ou au moins dangereux de regarder le soleil en face. Le paradis est peut-être trop fort pour notre regard sur cette terre, mais rien ne nous empêche de contempler ses reflets comme ceux de notre soleil levant qui enflamme soudain l'horizon devant nous.

  • [Cet article exceptionnel devrait être une surprise pour les 90 ans, lundi 10 août, de notre chère amie Janine. Janine ne lit ni mon blog, ni Facebook, alors prière de ne rien lui dire de cette surprise, merci]

    Quand je suis rentré au Liban dimanche dernier, j’ai écrit un article sur mon retour, où j’ai mis tout mon cœur, en parlant aussi du défi qui m’attendait avec tous mes amis libanais. Mais jamais je n’aurais pu imaginer l’explosion apocalyptique qui allait se produire.

    Que dire après cette ultime épreuve qui frappe encore le peuple libanais ? Continuer à croire en un avenir possible ? Garder malgré tout l’espoir ? Certainement, mais il y a des moments où on a presque honte d’être homme et où l’on ne sait plus quoi dire. Et j’avais envie de me taire pour une fois et d’attendre quelques jours avant de reprendre mon blog, pour écouter en profondeur la souffrance de tous ces amis qui n’en peuvent plus.

    Mais voilà qu’on me demande de faire une surprise à Janine pour ses 90 ans lundi prochain. Alors j’ai mis ensemble tous mes sentiments contradictoires, toute cette confusion qui commençait à traverser mon esprit et mon cœur et j’ai décidé de vous parler cette fois-ci de Janine… et vous allez comprendre pourquoi…

    Quand je suis arrivé au Liban, tout jeune, il y a presque 50 ans, mes amis m’ont presque tout de suite fait connaître Janine, avec sa compagne Souad et son institut pour enfants sourds (l’IRAP, institut de rééducation audio-phonétique). C’est que lorsque mes amis sont arrivés au Liban en 1969, un an et demi avant moi, pour donner leur vie pour le peuple libanais, à la demande des Libanais eux-mêmes, Janine les a tout de suite accueillis de tout son cœur et leur a fait sentir que le Liban est une famille avant même d’être un pays. Et Janine ne nous a plus quittés.

    Elle est tellement entrée en symbiose avec nous et nos projets, qu’on aurait dit l’histoire de l’œuf et de la poule : on ne sait plus jamais qui a commencé le premier. Quand nous étions fatigués, Janine nous invitait à nous reposer à l’IRAP, même si alors elle n’avait pas encore tellement de moyens. Et elle ouvrait toujours toutes ses portes et son temps, en te faisant sentir unique au monde.

    Quand nous ne savions pas où nous réunir, il y avait les salons de l’IRAP qui étaient notre berceau. Puis elle nous faisait connaître ses amis, toutes ces personnes en particulier qui s’étaient consacrées comme elle et Souad au service des malades, des handicapés, des plus démunis. Quand la guerre est arrivée, à peine quelques années plus tard, et que nous avons dû quitter parfois Beyrouth en catastrophe, Janine nous invitait à nous réfugier chez elle. Nous étions comme des sardines, les uns presque sur les autres, dans tous les angles de la maison, là au moins où on pouvait être à peu près à l’abri des éclats d’obus, loin des fenêtres, mais toujours de façon digne, presque confortable, dans la paix d’une confusion qui se transformait en harmonie.

    Et tout cela au milieu de ces enfants qui n’entendaient pas et qui entraient dans le jeu, comme Janine et Souad. Jamais je n’ai connu comme cela des enfants qui auraient pu avoir peur de la vie ou des relations avec les autres à cause de leur handicap, et qui étaient les premiers à sourire, à te donner courage, avec ce regard brillant qui exprimait tout cet enthousiasme de l’enfance ou de la jeunesse, à travers les gestes ou les yeux, là où les paroles n’arrivaient pas.

    On aurait dit une ruche d’abeilles, un orchestre symphonique en plein concert, une mosaïque merveilleuse, un puzzle où tous les morceaux s’imbriquaient harmonieusement les uns dans les autres. Et au milieu de tout ça la baguette magique du chef d’orchestre parfois visible, parfois discrète, toujours présente, toujours proche, toujours rassurante. Cette personne qui n’était plus toute jeune et qui dormait au milieu de ces enfants tout de même parfois turbulents, avec juste une petite chambre de deux ou trois mètres carrés pour s’y reposer de temps en temps. Mais nous, nous ne la voyions jamais se reposer.

    Et puis cette ouverture perpétuelle sur le monde, sur les souffrances des autres, comme si ne suffisaient pas celles des enfants de l’IRAP, où chacun avait sans doute déjà son petit drame personnel. Et là encore on ne savait plus si c’était Janine qui nous entraînait à nous ouvrir au dehors ou nous qui la poussions. Ces enfants orphelins qui venaient de voir leurs parents massacrés devant eux et qui allaient devenir pour toujours les enfants de Janine, Souad et Thérèse, qui s’étaient jointe à elles…

    Ces réfugiés du sud du pays qui arrivaient sur les trottoirs au bord de la mer, en ayant tout perdu, et que nous allions ensemble accompagner dans de nouveaux quartiers en inventant en même temps pour eux garderie pour les enfants, atelier de couture pour les dames, dispensaire pour les malades, activités pour les jeunes… Le principe de Janine, c’était, et c’est toujours, de mettre ensemble les gens et de leur faire partager leurs talents et on arrive à des résultats surprenants.

    Janine est un génie de l’imagination au service des autres. L’imagination de créer toujours de nouvelles activités pour produire, pour vendre par exemple des douceurs, des plats cuisinés, des objets décoratifs pour la maison, etc. pour que l’IRAP puisse continuer à recevoir des enfants, souvent de familles dans le besoin qui n’ont pas de quoi payer leurs études ou leur séjour à l’IRAP, et pour payer toute cette ruche d’experts, d’éducateurs, de collaborateurs de toutes sortes qui tournent autour de l’IRAP. C’est que Janine sait mettre chacun en valeur et tout le monde a soudain envie de donner sa vie, comme Nicole qui a tout quitté à son tour pour l’IRAP, parce que c’est tellement beau de le faire quand il y a une telle compréhension d’amour réciproque autour de soi.

    Mais inutile d’allonger ici la liste pour ne pas devenir trop long. Pourquoi avoir écrit tout cela ? Pour dire simplement que nous admirons Janine ? Ce serait la mettre sur un piédestal qui lui ferait du mal, car Janine est trop proche des gens et ce qu’elle fait de bien ou de positif, elle ne le fait jamais toute seul. Alors pour dire que nous l’aimons beaucoup ? Certainement. Mais pour dire surtout aujourd’hui, après toutes ces années de belles aventures ensemble, que Janine n’est pas seulement Janine. D’abord, il y a bien d’autres « Janine » dans ce pays, quand on sait regarder un peu autour de nous…

    Et puis Janine n’est pas née toute seule. Elle ne vient pas comme cela de je ne sais quel néant ou quel hasard. Elle est le fruit d’un peuple qui s’est construit dans la fidélité et les épreuves au fil des siècles. Elle est le fruit d’une famille (elle avait d’ailleurs une mère exceptionnelle), elle est le fruit de traditions, de l’âme d’un peuple solidaire, généreux et accueillant. Janine est pour nous un symbole. Elle est la preuve que l’âme libanaise ne mourra jamais. Car il y a des gens comme elle qui savent aller au fond d’eux-mêmes et de leur mission au service de l’humanité, sans retourner jamais en arrière, sans jamais se plaindre, sans juger les autres, comme si de rien n’était et comme si cet amour universel était la chose la plus naturelle de ce monde. Tant que le Liban donnera des fruits de ce genre, il ne risque pas de mourir. Et c’est bien de s’en souvenir au milieu de la crise terrible que nous traversons depuis quelques temps.


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  • Pendant que vous lisez cet article, au moment où il paraît dans mon blog (comme je l’ai programmé à l’avance), moi je suis dans l’avion pour Beyrouth. Quand mon retour a été finalement confirmé après des mois de confinement et d’aventures (de belles aventures) en France, j’ai été envahi par une grande émotion.

    Ce n’est pas rien de pouvoir retrouver ce pays que j’aime tellement, le pays où j’ai passé et donné le plus grand nombre d’années de ma vie, jusqu’à maintenant. Mais en même temps de savoir que mon cher Liban et tous les gens que j’aime là-bas et qui m’aiment, passent peut-être la plus terrible crise de toute leur existence…

    Alors qu’est-ce que je viens faire au Liban ? Ajouter ma peur, mon angoisse, mon impuissance à celle des autres ? Ce ne serait pas tellement la peine de venir… Mais non, si Dieu me donne encore cette chance d’être au milieu de ma famille libanaise, c’est qu’il doit y avoir une raison, un but à découvrir.

    Et je crois que j’en ai déjà trouvé deux, de buts tellement évidents. Le premier, c’est que nous avons maintenant au Liban une occasion unique de prouver à tout le monde que notre idéal, celui de l’Evangile vécu avec Jésus au milieu de nous, est capable de marcher même dans les situations les plus impossibles. Si Chiara a tout commencé pendant la guerre mondiale, si au Liban notre famille des Focolari a vraiment trouvé sa plus forte expansion pendant la guerre qui a duré 16 ans, c’est bien qu’il doit y avoir un secret qui nous échappe et que Dieu veut donner au monde. Alors, à nous de le découvrir ou de le redécouvrir ensemble.

    Et quand je parle d’idéal, il s’agit bien d’un idéal, c’est-à-dire d’une idée divine partie de Dieu pour s’incarner sur la terre, pas d’une vague idée humaine, utopique et dans les nuages, qui ne sert finalement qu’à ajouter de fausses espérances à l’obscurité qui nous entoure. Et notre idéal est tellement concret, parce qu’il est celui d’un Dieu en chair et en os qui a donné sa vie pour nous et que nous pouvons toucher, voir et écouter en chacun de nos frères et de nos sœurs qui partagent avec nous ces moments si difficiles. Mon idéal, notre idéal, c’est Georges qui cherche un travail depuis trois ans et qui ne sait plus où donner de la tête, c’est Liliane qui vient de perdre sa maman après plus d’une année de grandes souffrances, ce sont ceux parmi nous qui ont des malades dans leur famille ou qui ont eux-mêmes de grands ennuis de santé. Notre idéal ce sont ceux qui ont peur pour l’avenir de leurs enfants, ceux qui n’ont plus d’argent pour acheter à manger… et chacun de nous peut continuer cette liste sans fin.

    Et pour que cet idéal se concrétise, nous allons nous adresser à la banque de Dieu. Puisque les banques de ce monde sont en faillite, il ne nous reste plus que la banque de Dieu et de son centuple. Jésus a promis le centuple à tous ceux qui quittaient tout pour lui. Vous imaginez ce que cela veut dire : le centuple en frères et sœurs, en maisons, en biens de toutes sortes, avec la paix intérieure en prime. Alors que les banques de ce monde nous donnent un petit intérêt bien minime… quand elles marchent.

    Je sais que chacun de nous en ce moment, quand il se regarde ou qu’il regarde sa famille dont il se sent responsable, est pris d’une panique qui ne peut plus guérir et on ne voit même pas de solution valable à l’horizon. Mais si, maintenant, chacun de nous, par un acte héroïque, se met à aider ceux qui sont dans une situation encore plus catastrophique que la sienne. Si les pauvres aident les pauvres. Si chacun de nous qui a cent amis sincères autour de lui (et dans nos Mariapoli nous sommes bien plus que cent) se met à donner son temps, ses forces, son imagination pour résoudre les problèmes de ces cent amis… il va se passer un miracle. Au lieu que chacun se sente perdu tout seul avec des problèmes insolubles, chacun va voir soudain ces cent amis s’occuper de lui et trouver des solutions inimaginables. C’est comme ça que la providence de Dieu travaille sur cette terre… mais il faut lui donner le temps et l’espace de travailler…

    Et comme je sais que toutes ces belles pensées qui me traversent l’esprit et le cœur sont en fait déjà des réalités en marche parmi tous ces amis qui m’attendent, comme ils n’ont pas arrêté de me le raconter ces derniers temps, par mail, par WhatsApp, par Facebook, et toutes ces nouvelles positives qui circulent de tous les côtés, je suis sûr que notre bataille est déjà gagnée d’avance, même si elle est peut-être la bataille la plus grande que nous ayons jamais connue. Et le jour où chacun de nous quittera cette terre, il ne restera plus que la joie d’avoir réussi tous ensemble à redonner un peu d’espoir et de bonheur à ceux que nous aurons rencontrés. Ce jour-là, les problèmes ne compteront plus et seul l’amour entre nous et autour de nous aura pris son sens définitif !


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  • Vous voyez comme moi que le verbe « accepter » est un verbe extraordinaire, capable de changer la vie ? Nous aurions pu en parler dans la rubrique « Au cœur du verbe », ou dans « Au bout de soi-même », ou dans « Passepartout », comme une nouvelle clé pour le bonheur… Mais j’ai pensé nous pencher dessus rien moins que dans la rubrique « Reflets du paradis ». Car je pense que « accepter » est le complément naturel à « accueillir » et « donner » ou « se donner », que nous avons définis comme les deux visages de l’être ou de l’amour.

    Si je veux accueillir Dieu de tout mon cœur, mon esprit et mes forces, et me donner tout entier à Jésus présent dans le prochain, je dois en même temps accepter Dieu et ce prochain de tout mon cœur. Car accepter est à la fois le symbole de ma liberté, de ma dignité et de tout ce qui fait ma personnalité.

    Si je veux être moi-même et prendre en mains ma vie, mes activités, mes projets, mes relations, je dois le faire en toute conscience, en y mettant toute ma volonté, mon accord, ma décision mûrie et réfléchie. Sinon je serais comme une simple feuille morte emportée et traînée par le vent du hasard des circonstances.

    Accepter un évènement, une situation joyeuse ou douloureuse, c’est les regarder en face, les saisir, les affronter, au lieu de les subir passivement comme une fatalité qui nous est imposée de l’extérieur. On accepte de se battre pour un idéal désiré de tout son être, pour les gens qu’on aime et pour ceux qui souffrent. On peut accepter aussi de refuser telle ou telle situation d’injustice, de discrimination, comme une bataille constante au service de l’humanité.

    Quand on accepte ce que l’on fait, que ce soit beau ou difficile, ou peut-être les deux en même temps, c’est qu’on est maître de sa vie et de ses réactions. Quand on accepte l’autre ou les évènements tels qu’ils se présentent à nous, sans préjugés, sans peur, sans se plaindre toute la journée parce que les personnes, les situations et les choses ne sont pas comme nous l’aurions désiré, alors tout change. Nous ne vivons plus avec des « si », des conditions que nous voudrions imposer à la réalité, au lieu justement de la prendre au départ comme elle se présente. Accepter le présent par exemple, sans le comparer continuellement au passé ou à un futur irréel que nous nous sommes construit, c’est regarder positivement la vie, ses joies et ses problèmes.

    Et accepter, c’est peut-être surtout apprendre à s’accepter soi-même. Et cela est une des plus belles clés pour le bonheur. Mais attention, il ne s’agit pas nous accepter avec résignation, en nous subissant nous-mêmes, tristes d’être ce que nous sommes, comme une fatalité que nous aurions tellement rêvée autrement. Non, nous accepter, c’est avoir la simplicité, le courage, la patience, la confiance de nous regarder tels que nous sommes sans nous agiter. Et gérer notre vie comme elle se présente, avec la paix dans la cœur. La paix de savoir que certaines choses en nous ne changeront jamais, comme la situation de certains handicapés à vie qui nous donnent souvent de grandes leçons d’humanité. Mais la paix aussi d’affronter nos problèmes avec réalisme et bonne volonté, en découvrant souvent que bien des obstacles peuvent être corrigés ou même éliminés complètement en route.

    Et plus je m’accepte moi-même, plus je suis capable d’accepter les autres. Avec le miracle ou le centuple de voir que nos relations deviennent de plus en plus belles. Car accepter l’autre, c’est l’inviter, sans même le lui dire, à m’accepter à son tour dans la plus parfaite réciprocité, à l’image de la vie qui court au paradis. Car accepter, c’est d’abord accepter de lier chacune de nos journées, pour toujours, à la dynamique de l’accueil et du don qui se joue au cœur de la Trinité. Accepter, c’est sortir de soi pour entrer dans l’amour de Dieu et le laisser pénétrer en nous. La vie devient alors réellement une belle aventure…


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  • Dans la suite de notre dernier article sur la présence de Jésus au milieu de nous lorsque nous sommes unis en son nom, je voudrais revenir aujourd’hui sur la réalité des trois communions qui est au cœur du charisme de l’unité de Chiara Lubich.

    Cette réalité a tellement transformé ma vie quand j’ai commencé à la prendre au sérieux et à la vivre, que le plus grand cadeau que je puisse faire à une personne que j’aime, c’est de partager avec elle cette expérience. Rien de bien nouveau, pourra-t-on penser, et pourtant il y a peut-être ici le point de départ d’une révolution totale pour la vie de l’Eglise et de l’humanité.

    Depuis 2000 ans, les différents charismes envoyés par l’Esprit Saint pour faire mûrir et grandir l’Eglise ont tous mis au centre de la vie chrétienne ce don immense qu’est la possibilité de communier au corps et au sang du Christ, que Jésus nous a laissés en donnant sa vie pour nous jusqu’à son dernier souffle sur cette terre, et nous en sommes tous bien conscients.

    Mais Jésus nous a livré aussi sa Parole divine qui peut entrer au cœur de chacun de nous, comme la semence de la parabole du semeur, et qui peut donner des fruits inimaginables si nous la laissons seulement grandir en nous et nous transformer chaque jour quand nous la mettons en pratique. Car Jésus est le Verbe de Dieu et il est étonnamment présent dans sa Parole.

    Mais ce qui n’a pas toujours été clair dans la vie de l’Eglise, c’est que Jésus nous a laissé aussi une troisième possibilité de communion avec lui et en même temps avec le frère, quand nous découvrons sa présence en chacune des personnes que nous rencontrons tout au long de notre vie. Cette communion est déjà effective chaque fois que nous découvrons le visage de Jésus en l’un « de ces petits », en particulier de ceux qui souffrent, et finalement en chaque homme, et que nous donnons concrètement notre vie pour lui.

    Il faut seulement bien faire attention à ce que signifie cette réalité de la « communion ». La mentalité moderne de la société individualiste de la consommation a risqué de tout gâcher. On en est arrivé à aller à l’Eglise comme à une sorte de grand supermarché spirituel on l’on peut se servir des meilleurs produits pour notre bonheur. On se nourrit du corps du Christ ou de sa Parole, mais on ne sait plus ce que veut dire communier au Christ et en même temps au frère.

    Car la communion n’a de sens que si elle est participation miraculeuse à la vie de communion divine des Trois Personnes de la Trinité. Ce Père et ce Fils qui s’accueillent l’un l’autre de tout leur être et de tout leur amour en l’Esprit et qui se donnent en même temps l’un à l’autre dans la pleine réciprocité. Communier veut dire alors sortir de moi pour entrer dans l’autre et laisser l’autre pénétrer en moi comme je pénètre en lui. Communier veut dire faire de l’autre le centre de ma vie, dans un acte d’abandon qui peut être héroïque tant que nous sommes encore sur cette terre, par lequel nous donnons notre vie pour Dieu et pour le prochain dans la pleine confiance que Dieu et le prochain donneront eux aussi leur vie pour nous dans cette pleine réciprocité qui est à l’image de la vie du ciel.

    Dans la communion, nous guérissons peu à peu de cet individualisme et de cet égoïsme qui envahissent notre monde, en ne cherchant plus tellement le bonheur pour nous-mêmes, mais en le cherchant pour les autres, sûrs que notre bonheur arrivera par surcroit comme ce centuple de l’Evangile promis à ceux qui quittent tout pour Jésus et qui se préoccupent seulement du Royaume de Dieu et de sa justice.

    Mais alors tout change. Et ce qui est encore plus merveilleux, c’est que les deux premières communions au corps du Christ et à sa Parole s’interpénètrent maintenant avec la communion à Jésus dans le frère et ne font finalement plus qu’un, à l’image de l’unité et de la distinction qui sont au cœur de la vie trinitaire. Le corps du Christ me donne la force de me jeter dans la Parole et dans le frère, la Parole m’entraîne vers le corps du Christ et sa présence dans le frère, et ma communion au frère transforme complètement mon amour pour le corps du Christ et pour sa Parole qui cessent d’être une simple dévotion personnelle, mais qui deviennent maintenant la respiration de l’humanité.

     

     


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  • J’ai relu récemment un de mes articles, publié le 22 octobre 2017 dans la rubrique « Au bout de soi-même » et qui s’intitulait « J’ai seulement besoin de t’aimer ! » Ce n’est pas un mauvais article. De nombreuses personnes m’ont remercié de l’avoir écrit. J’ai essayé alors d’expliquer comment l’amour porte en lui-même sa force intérieure, sans devoir attendre nécessairement la réponse de l’autre. Car conditionner notre amour à cette réponse de l’autre risque de le rendre finalement faible et dépendant des caprices de cet autre et cela amène souvent à de grandes déceptions.

    Mais je me disais maintenant que cette affirmation un peu forte : « J’ai seulement besoin de t’aimer ! », pouvait être comprise par l’autre dans le sens qu’au fond je suis autosuffisant et que je n’ai pas besoin de son amour, et ce serait une bien vilaine conclusion. Alors comment résoudre ce problème ?

    Nous sommes ici dans la rubrique « Reflets du paradis » et nous allons partir du paradis. Car le seul véritable amour est celui qui se vit en Dieu, Père, Fils et Esprit de toute éternité. Un amour de réciprocité infinie, dans lequel chacun accueille l’autre et se donne à lui, pénètre dans le cœur de l’autre et se laisse à son tour pénétrer par lui, dans ce miracle de l’amour trinitaire où chacun se fait entièrement un avec l’autre et reste pourtant totalement lui-même…

    C’est cet amour-là que Dieu a semé dans le cœur de l’homme. Mais l’homme a perdu en route la clé de l’amour et il a transformé son paradis en enfer. Heureusement que Jésus est venu parmi nous sur la terre pour vivre cet amour comme un homme normal et nous montrer le chemin du ciel sur la terre, que nous ne savions plus trouver.

    Alors, de quoi ai-je besoin lorsque j’aime ? Ai-je besoin d’abord d’aimer ou d’être aimé ? Ai-je besoin d’être rempli d’amour en moi-même que je peux partager avec les autres, ou ai-je besoin de recevoir cet amour des autres ? En fait tout cela à la fois. Car, pour aimer, je dois d’abord être branché à la source divine de l’Amour. Et je trouve cet Amour en Dieu qui me le donne et qui le sème en moi. Mais où Dieu va-t-il me le donner et le semer en moi ? Là est la question véritable.

    Au cours des siècles de vie du christianisme et de la plupart des religions on a fait le plus souvent de ce ressourcement à la fontaine de Dieu une affaire personnelle, individuelle, où chacun se débrouille plus ou moins tout seul, même si c’est avec une certaine communion avec les autres.

    Nous cherchons cette source de l’Amour dans la prière au fond de notre cœur, dans la présence réelle de Dieu dans l’eucharistie ou la Parole, dans la vie de service auprès de nos frères et en particulier des plus pauvres et des plus souffrants. Mais nous avons encore très peu appris à nous brancher sur la source de l’Amour qui est présente aussi dans le cœur du frère et au milieu de ces frères et de ces sœurs qui s’aiment et qui sont unis avec Jésus au milieu d’eux.

    Quand on en arrive à se recueillir devant la présence de Jésus dans le cœur du frère et au milieu de nous, comme on se recueille devant le tabernacle où « vit » Jésus Eucharistie, comme Chiara Lubich nous l’a si souvent indiqué, tout change…

    A ce moment-là, j’ai bien sûr besoin d’aimer l’autre sans cesse, parce que l’amour divin que Dieu a semé en moi ne pourra jamais s’arrêter, s’il est un amour réel, à la fois humain et divin. Mais pour qu’il ait la force de ne jamais s’arrêter, il faudra qu’il ne se débranche jamais de la source divine de l’Amour.

    Alors, j’aurai toujours besoin de t’aimer, sinon cela voudrait dire que l’amour en moi est en train de faiblir ou de disparaître. Mais j’aurai aussi besoin que tu m’aimes dans la réciprocité, car toi que j’aime et qui m’aime en même temps, tu es aussi une des sources à laquelle je peux toujours puiser cet amour. Cela donne le vertige de voir comment Dieu nous a fait un tel cadeau, nous a donné une telle responsabilité. Lui qui aurait pu dire : « Aimez-moi ! », nous a dit pourtant : « Aimez-vous les uns les autres ! » Car il savait que nous avons désormais en nous la possibilité d’être une source de Dieu pour le frère. Alors bien sûr que j’aurai besoin de toi pour toujours. Mais ce sera un besoin qui me laissera, en Dieu, toujours libre. Car si tu t’arrêtes un jour de m’aimer, cela me poussera seulement à t’aimer encore plus pour que tu retournes, et si moi, j’ai aussi mes moments de faiblesse, tu trouveras en Dieu la force de m’aimer encore plus, car désormais nous ne pourrons plus jamais vivre sans cette réciprocité trinitaire qui nous ouvre déjà la porte du ciel sur la terre !


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