• [Suite des « perles » du chapitre 10 de l’Evangile de Marc]

    Mais comment devait être le regard de Jésus ? Ou bien tout simplement, comment est-il aujourd’hui encore ? Chacun a pu en faire l’expérience à travers des rencontres exceptionnelles où un regard a tout changé. C’est que, lorsque Jésus pose son regard sur chacun de nous, il ne sait pas faire autre chose que de nous aimer. Nous oublions souvent la relation qui existe entre le regard et l’amour. C’est que notre regard est souvent tellement impur, tellement peu transparent, plein de préjugés, de peurs, de réflexes négatifs de toutes sortes qui nous empêchent de voir l’autre dans toute sa beauté, simplement comme Dieu le voit. Il suffirait de changer notre regard pour qu’il y ait la paix dans le monde. Cela vaut la peine d’essayer.


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  • [Suite des « perles de la Parole » du chapitre 10 de l’Evangile de Marc]

    « Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui lui ressemblent. Amen, je vous les dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » (10,14-15)

    Il y a ici un autre verbe qui vient éclairer notre accueil : « laissez venir ». Accueillir l’autre, c’est le laisser venir, à ses conditions à lui, comme il est, quand il veut et comme il veut. Cela signifie une grande capacité de s’abandonner qui n’est pas tellement évidente au premier abord. Il suffit de penser au drame que vit notre monde d’aujourd’hui dans l’accueil des réfugiés de toutes sortes. Drame des réfugiés, bien sûr, mais drame même de ceux qui accueillent ces réfugiés et qui se sentent tout à coup tellement compliqués, remplis de peurs, absolument pas libres de « laisser venir » ces frères et sœurs en détresse comme ils en auraient besoin. C’est sans doute là qu’il faudrait refaire l’expérience d’être accueillis par Dieu, directement ou à travers nos frères, pour avoir la force et la joie d’accueillir à notre tour tous ceux que Dieu nous envoie. Beau et bon programme qui change la vie et la fait passer à un niveau tellement plus passionnant.


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  • [Nous continuons pour un peu de temps notre commentaire des « perles » du chapitre 10 de l’Evangile de Marc]

    « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu’un. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (10,7-9)

    L’Evangile de Marc n’est certainement pas spécialiste de l’unité comme celui de Jean. Et pourtant, dans sa simplicité, il nous donne déjà l’essentiel. Nous désirons tous être « un » avec quelqu’un, ce doit être une libération de soi-même. Mais de quelle unité parle-t-on ? De deux êtres qui s’assemblent pour se posséder l’un l’autre ? De quelqu’un qui veut dominer son frère ou sa femme, en pensant l’aimer ? L’unité a bien des conditions. Il faut d’abord quitter son monde précédent (« son père et sa mère » et tout ce qui faisait jusqu’à présent nos certitudes). Car, pour être un avec quelqu’un, il faut accepter de sortir de notre monde connu pour entrer dans un monde que nous avons encore tout à découvrir et à accepter en même temps. Aventure qui demande beaucoup de confiance en l’autre et qui pose question : car si l’autre allait profiter de cette vulnérabilité dans laquelle je suis en train de me glisser ?

    Mais c’est là qu’intervient la garantie de Dieu. Il est inutile de penser s’unir à quelqu’un sans l’aide de Dieu, ce serait un piège qui risquerait de ne laisser à la fin que beaucoup d’amertume. Je ne veux pas dire par là que deux athées ne peuvent pas connaître la joie de l’unité, ce serait terrible. N’oublions pas que beaucoup d’athées, dans leur pauvreté spirituelle apparente, sont bien plus proches de Dieu qu’un croyant riche de la foi qu’il croit posséder. Mais c’est là un autre discours. Ce qui saute aux yeux, c’est que l’amour à deux (un amour qui ne serait pas ouvert sur un troisième élément qui peut être au fond toute l’humanité) est toujours dangereux, il se déséquilibre à la première occasion, tandis que l’amour avec Dieu au milieu de nous, à l’image de la présence de l’Esprit Saint entre Jésus et le Père, est toujours source de paix et d’équilibre.

    Mais tout cela a des conséquences. S’unir à quelqu’un au nom de Dieu est le début d’un pacte de fidélité qui durera pour toujours. Il y a bien sûr une grande différence entre l’unité d’un couple marié, ou l’amitié d’une simple communauté, ou de frères et sœurs en humanité. Ce qui est sûr, c’est que, quand on s’est engagé avec quelqu’un avec n’importe quel lien d’unité, ou d’amour, ou simplement d’amitié, on ne peut plus revenir en arrière, sous peine de blesser profondément l’autre et de se blesser soi-même. Tout cela parce que chacun est unique et ne peut être remplacé par personne. Je ne peux pas remplacer ma femme par une autre. Je ne peux pas même remplacer un ami par un autre, car Dieu, lorsqu’il s’est engagé avec moi, ne pourra jamais me dire que maintenant il m’abandonne pour un autre. Les circonstances de la vie peuvent parfois nous séparer, mais les relations entre les hommes ne sont pas comme celles avec les objets de la société de consommation : quand je suis fatigué, je jette… ! Il y a là une conversion totale à faire par rapport à la mentalité courante.


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  • [Pour commencer, une vue d’ensemble de ce chapitre merveilleux de l’Evangile selon Saint Marc. Et, dans les prochains jours, quelques « perles » de cette « Parole"]

    Un nouveau chapitre exceptionnel. Et pourtant, si on le lit un peu superficiellement, c’est vrai qu’il est fait de passages importants, bien connus, mais on peut se demander l’unité d’ensemble, la logique qui relie les différents morceaux. Mais voyez vous-mêmes. Jésus est bien sûr toujours le personnage central, avec encore un certain nombre de titres : Maître, Rabbouni, Fils de l’homme, Fils de David. La foule se presse toujours autour de Lui, mais il y a parmi elle les pharisiens qui essayent de le mettre à l’épreuve, les gens qui veulent lui faire toucher leurs enfants, le jeune homme riche qui veut comprendre un peu plus et Bartimée, le mendiant aveugle de Jéricho qui veut enfin voir. Et l’on voit surtout les disciples que Jésus continue à instruire, comme il peut.

    C’est encore notre clé de lecture des « quatre verbes » (être, accueillir, donner et refuser) qui va nous aider à relier ensemble tous les épisodes. L’être de Jésus qui continue à accueillir et à se donner en nous faisant entrer avec Lui dans sa dynamique céleste. Mais l’on peut être étonné dans ce chapitre de voir l’importance du refus. C’est la première clé de lecture que je voudrais vous proposer. Nous avons déjà dit auparavant que ce refus est d’abord le signe de la liberté de l’homme qui n’est pas obligé d’accepter Dieu comme un robot. Et l’on voit ici bien des refus qui s’accumulent de manière impressionnante. Les pharisiens pour commencer, qui mettent Jésus à l’épreuve, en essayant de lui poser des questions qui puissent le prendre au piège, pour pouvoir ensuite l’accuser : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Avec, en toile de fond, la méchanceté de ces hommes de tous les temps qui refusent justement d’être fidèles à leur femme.

    Puis on trouve le refus, un peu superficiel, des disciples qui ne veulent pas déranger Jésus et qui écartent les enfants qu’on essaye de lui présenter, ou bien les gens de la foule qui veulent faire taire le pauvre Bartimée qui crie : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Et puis le refus, déjà bien plus grave, du jeune homme riche qui ne veut pas vendre ses biens pour suivre Jésus et qui fera dire à Jésus : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. »

    Mais tout cela n’est rien à côté de qui va arriver à Jésus dans quelque temps, comme il l’annonce pour la troisième fois à ses disciples : « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré au chef des prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort, ils le livreront aux païens, ils se moqueront de lui, ils cracheront sur lui, ils le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera. » C’est encore plus clair et plus terrible que lors des précédentes annonces.

    Jésus est donc constamment entouré de refus, refus de l’égoïsme de l’homme, refus parfois superficiels, mais aussi refus qui sont la marque d’un mal immense au cœur de l’homme, capable de tuer ce Dieu qui est venu lui donner sa vie. Mystère de l’homme et mystère du mal.

    Tant qu’il le peut, lorsqu’on l’écoute au moins un peu, il va essayer de refuser lui aussi ces attitudes insensées. Il va se fâcher contre ses apôtres qui veulent l’empêcher de toucher les enfants. Il demande à la foule de lui amener le pauvre aveugle. Il rappelle au jeune homme riche les commandements de la loi, qui sont encore des refus du mal : « Tu connais les commandements : ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » Seul le dernier commandement est positif. Puis Jésus va essayer de redresser les idées bizarres de Jacques et Jean : « Accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

    Mais, en fin de compte, Jésus ne pourra pas faire grand-chose. Il va bientôt être balayé par cette avalanche de mal qui, dès sa première apparition, a décidé de le faire périr. Et c’est là que s’ouvre une spirale extraordinaire que personne n’aurait pu imaginer. Jésus ne va même plus s’opposer à la violence de son ennemi, il va finalement l’accepter, l’ « accueillir », se laisser faire. Deux images étonnantes vont nous éclairer à ce point crucial. A Jacques et Jean, qui n’ont rien compris encore, Jésus va répondre par cette phrase mystérieuse : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » Voilà que toute cette persécution terrible, cette cruauté gratuite, inimaginable, Jésus l’appelle une « coupe » et un « baptême » ! Une coupe, c’est le symbole de la communion avec Dieu, de la communion eucharistique qui va bientôt avoir lieu. Le baptême, c’est ce passage de purification nécessaire pour entrer dans la vie de Dieu. Nous sommes tellement habitués désormais à ce vocabulaire qu’il ne nous touche presque plus, comme si tout était normal, mais comment ces mots devaient-ils résonner à l’oreille des disciples ? Ce n’était pas incompréhensible, presque scandaleux ? Et pourtant c’est ainsi que Jésus voyait les choses et qu’il les exprimait. Mystère du mal et mystère de la victoire sur le mal, par le passage de la croix vers la résurrection. Nous y reviendrons encore…

    Quand tout cela est clair et accepté, dans la mesure du possible et de nos limites et faiblesses humaines, on peut recommencer à cheminer avec Jésus dans sa dynamique trinitaire : accueillir et donner, se donner, pour « être » avec les Trois, ici déjà sur terre, anticipation du paradis qui nous attend pour toujours. On se remet donc à accueillir avec Jésus ces enfants dont les disciples n’avaient pas encore compris l’importance. « Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » En accueillant un seul de ces petits que sont les enfants, mais aussi n’importe lequel de nos frères, nous entrons dans le royaume de Dieu !

    Et c’est le même accueil pour le jeune homme riche. Jésus avait embrassé les enfants en les bénissant. Maintenant le voilà qui pose son regard sur ce nouveau frère qui s’approche. « Jésus se mit à l’aimer. » Jésus aime toujours, sans condition. Il a sans doute compris dès le premier abord que le jeune homme riche ne va pas être capable de répondre à son appel, mais il l’aime. Jésus ne peut qu’aimer et nous accepter tels que nous sommes, dans notre liberté. Et comme devait être spécial son regard qui se posait sur chacun, tour à tour, avec l’intensité de l’amour de Dieu !

    Accueillir et donner, continuons-nous à dire. Mais il y a ici un problème, un passage qui ne va pas se faire tout seul. En Dieu tout doit être si simple. Les Trois personnes de la Trinité ne savent pas faire autre chose que de répondre éternellement chacun à l’amour de l’autre qui se donne à eux et qui les accueille. Nous aussi, nous sommes appelés à cette dynamique du paradis. Mais que se passe-t-il ? S’il peut sembler simple et beau d’accueillir, de recevoir dans la joie un tel cadeau qu’on nous présente, la suite n’est pas évidente. C’est ici que notre cœur, notre intelligence et tout notre être se trouvent devant un choix tellement délicat qu’il peut conditionner pour le bien ou le mal toute notre vie. Mais c’est un choix qu’heureusement on peut renouveler à chaque instant jusqu’au moment de notre mort. C’est le choix de redonner tout de suite le don que nous venons de recevoir, le donner à Dieu et à nos frères pour qu’eux aussi continuent à l’accueillir et à le donner, dans cette chaine d’amour infini.

    C’est là que la tentation est énorme de s’arrêter un instant ou peut-être beaucoup plus encore sur ce don qui nous a été fait, pour le conserver au moins un moment pour nous, pour le « posséder » égoïstement pour nous-mêmes, en oubliant ou en refusant même d’en faire profiter nos frères qui attendent. La chaine d’amour infini est tout à coup rompue avec tout son enchantement, nous avons détourné le don de Dieu, comme on détourne un avion de sa destination prévue, et alors tout peut arriver…

    Jésus nous propose déjà sur terre de goûter au paradis. Ce paradis qui est représenté au début du chapitre par l’amour de l’homme et de la femme qui, unis en Dieu, ne font déjà plus qu’un. Mais pour vivre cette unité, il faut de nouveau passer par un refus, ce « refus » qui ne nous abandonnera jamais tant que nous sommes sur cette terre. Mais cette fois-ci, c’est un refus positif, c’est simplement la renonciation à soi-même, pour aimer Dieu et le frère. Ce renoncement est la condition nécessaire et indispensable pour « entrer » dans le royaume de Dieu dès maintenant. Et quelle différence de vocabulaire entre la mentalité du jeune homme riche qui demande à Dieu comment faire pour « avoir en héritage » la vie éternelle et celle de Jésus qui nous parle simplement d’ « entrer » dans le royaume de Dieu. Il utilise ce mot « entrer » à plusieurs reprises, tellement ce verbe est important pour lui. Car, en Dieu, l’amour est éternellement en mouvement, alors que la possession est horriblement statique. Posséder, c’est s’arrêter sur ses richesses en croyant ainsi être heureux, alors qu’aimer c’est sortir pour entrer dans le cœur de Dieu et de l’autre. C’est là toute la différence, mais elle est énorme, comme entre le jour et la nuit.

    Si l’on veut entrer dans l’autre, il faut sortir, sortir de soi-même et de ses possessions. C’est lorsque Jésus est sorti de l’eau de son baptême que le ciel s’est ouvert au-dessus de sa tête comme nous l’avons vu dès la première page de notre Evangile. Sortir, renoncer, cela voudra dire aussi « quitter », quitter ses biens et même des êtres chers pour répondre à l’appel de Dieu. Et c’est là une des nouveautés de ce chapitre exceptionnel. Cela n’a rien à voir avec cet homme méchant qui veut quitter sa femme et la répudier pour en choisir une autre par égoïsme. Non, il s’agit maintenant de quitter quelqu’un ou quelque chose pour suivre Dieu. « Pierre se mit à dire à Jésus : ‘Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre’. Jésus leur déclara : ‘Amen, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Evangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle.’ »

    Quelle merveilleuse description ! On se croirait déjà au paradis. Heureusement que le mot « persécutions » est là pour nous rappeler que nous sommes encore sur cette terre. Mais ce sont tout de même des persécutions, comme nous venons de le voir, qui elles aussi vont nous porter à la résurrection. A partir de là tout devient logique. La prétention de Jacques et Jean de siéger à la droite et à la gauche de Jésus dans son royaume devient soudain complètement ridicule. C’est que, dans le royaume de Dieu, il n’y a pas de places plus importantes que d’autres, il n’y a pas de premiers ni de derniers. Ou plutôt, dans la dynamique de l’amour, chacun va se considérer comme le « dernier » de l’autre et l’autre va aussitôt le considérer comme « premier » par rapport à lui, dans la réciprocité. C’est le sens du discours de Jésus, qui a encore bien du mal à se faire comprendre des disciples, tellement la mentalité humaine des fausses grandeurs est ancrée en eux, comme elle est ancrée en chacun de nous.

    « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations païennes commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » C’est la logique des béatitudes. Une libération, une dépossession de tous ces liens qui nous empêchent d’être disponibles à l’appel de Dieu.

    Nous sommes finalement tous un peu comme Bartimée, ce pauvre mendiant aveugle, probablement méprisé et rejeté de tous, que la foule ne veut même pas aider à rencontrer Jésus, mais qui ressent déjà en son cœur l’appel de Jésus à être libéré. Un épisode qui clôt notre chapitre en nous faisant respirer par cette insistance sur la foi et la confiance dans l’appel de Dieu, auquel nous pouvons répondre simplement à chaque instant de notre vie, sans trop réfléchir à toutes les « persécutions » terribles qui peut-être nous attendent, mais que Dieu nous donnera la grâce de supporter en temps voulu. « … Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord de la route. Apprenant que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : ‘Jésus, Fils de David, aie pitié de moi !’ Beaucoup de gens l’interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : ‘Fils de David, aie pitié de moi !’ Jésus s’arrête et dit : ‘Appelez-le.’ On appelle donc l’aveugle et on lui dit : ‘confiance, lève-toi ; il t’appelle.’ L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Jésus lui dit : ‘Que veux-tu que je fasse pour toi ?’ ‘Rabbouni, que je voie.’ Et Jésus lui dit : ‘Va, ta foi t’a sauvé !’  Aussitôt l’homme se mit à voir et il suivait Jésus sur la route. »

    Que dire devant ce tourbillon de pensées et d’évènements à couper le souffle ? Notre pauvre humanité blessée et fragile est-elle capable de résister à un tel choc ? Le jeune homme riche, qui était plein de bonne volonté au départ, est devenu « sombre » et s’en est allé « tout triste ». Les disciples eux-mêmes étaient, tour à tour « stupéfaits », « déconcertés », « il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Et « les disciples se demandaient entre eux : ‘Mais alors qui peut être sauvé ?’ » Bonne question, car nous sommes tous plus ou moins « riches », de nos possessions et de nous-mêmes. Mais « Jésus les regarde et répond : ‘Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu, car tout est possible à Dieu.’ » Mystère de ce Dieu, trop grand pour nous et qui est pourtant descendu pour nous sur terre, dans son amour infini.

     

     

     


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  • Ce chapitre 9 de Marc est extraordinaire. La vision déjà tellement inouïe de ce Dieu descendu sur la terre va encore s’élargir : vision de Dieu, vision du dessein de Dieu sur l’humanité et vision de l’humanité toutes ensemble. On ne pourra pas sortir de la lecture de ce chapitre comme on y était entré, ou alors cela voudrait dire que nous n’avons rien compris, comme les gens du temps de Jésus. Et, pour nous, après 2000 ans de christianisme, il n’y a plus d’excuses.

    Le chapitre commence par cette phrase un peu mystérieuse : « Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaitront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance. » Et, de fait, trois des disciples vont avoir tout de suite une vision exceptionnelle, inédite, de ce règne de Dieu descendu sur la terre. Les miracles de Jésus étaient déjà une manifestation de cette « puissance » de Dieu. Mais là, c’est comme si l’on était tout à coup transporté au paradis, dans une autre dimension que les apôtres n’arrivent même pas à décrire, tellement cela va bien au-delà de toutes les limites de notre vie terrestre habituelle.

    « Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne ne peut obtenir une blancheur pareille. Elie leur apparut avec Moïse, et ils s’entretenaient avec Jésus… Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le.’ » C’est la deuxième manifestation de la Trinité, de la grandeur du Père et de la relation toute spéciale qui existe entre le Père et le Fils : nous sommes entrés à l’intérieur du mystère de Dieu. Ceux qui ont fait cette expérience ne seront plus jamais les mêmes, c’est comme une marque qui vous pénètre et imprime en vous une dimension divine qui ne s’effacera plus.

    La deuxième manifestation de la puissance du règne de Dieu est le miracle de la guérison de l’enfant possédé par un esprit qui le rendait muet. Nous sommes revenus là à un aspect plus ordinaire de la mission de Jésus, mais au fond rien n’est ordinaire en lui : chaque miracle est une nouvelle surprise. « Jésus, voyant que la foule s’attroupait, interpella vivement l’esprit mauvais : ‘Esprit qui rends muet et sourd, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus jamais !’ L’esprit poussa des cris, secoua violemment l’enfant et sortit. L’enfant devint comme un cadavre, de sorte que tout le monde disait : ‘Il est mort.’ Mais Jésus, lui saisissant la main, le releva et il se mit debout. »

    La troisième manifestation de la puissance du règne de Dieu n’est pas aussi évidente à saisir au premier abord. C’est même une puissance cachée : Dieu présent dans les enfants et les plus petits. Si l’on y pense, c’est le comble de la puissance, un Dieu capable de se faire si petit qu’à peine on va remarquer sa présence : c’est le miracle de presque toute la vie terrestre de Jésus qui s’est tellement fait « un » avec l’humanité qu’on pourrait ne pas même le voir. Et pourtant il est bien là : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. » N’est-ce pas là encore un miracle extraordinaire ? Non seulement Jésus révèle sa présence dans ces enfants et ces tout petits, mais il va jusqu’à nous dire que toute la Trinité est là aussi contenue : Celui qui a envoyé Jésus, le Père lui-même, est caché dans l’enfant que nous allons accueillir. La vision est maintenant complète : du ciel, du paradis, à l’humanité la plus humble et la plus faible, en passant par les miracles de guérison, Dieu est bien présent partout et cela donne le vertige si on comprend réellement ce qui se passe.

    Dieu se donne ainsi de plus en plus à être connu. Encore faut-il être extrêmement attentif, car il pourrait passer devant nous sans même que nous le voyions. Il est d’ailleurs remarquable de constater combien Marc utilise ce verbe « voir » tout au long de notre chapitre : de Jésus qui voit, aux apôtres, à la foule et à nous-mêmes maintenant. « … avant d’avoir vu le règne de Dieu… » « … ils ne virent plus que Jésus seul avec eux. » « Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu… » « Ils virent une foule qui les entourait… » « Aussitôt qu’elle vit Jésus, toute la foule fut stupéfaite… » « Dès qu’il vit Jésus, l’esprit secoua violemment l’enfant… » « Jésus, voyant que la foule s’attroupait, interpella vivement l’esprit mauvais… » « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom… » Il faut ouvrir tous ses sens, tout son cœur et toute son intelligence si l’on veut vraiment accueillir Jésus, sa vie et son message.

    Mais quelle méthode Jésus emploie-t-il pour se révéler et révéler le règne de Dieu à travers lui ? Il y va par étapes. Pour se manifester dans sa transfiguration il n’apparait qu’à Pierre, Jacques et Jean, les témoins privilégiés de sa divinité. Mais, « en descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. » Jésus veut-il faire une secte, réservée à une élite de quelques personnes choisies ? Certainement pas. Tout l’Evangile est là pour nous montrer qu’il voudrait sauver toute l’humanité, jusqu’au plus petit, au plus faible, au plus malade. Un passage est assez éclairant à ce sujet, c’est celui où les disciples voudraient avoir le monopole de la compagnie de Jésus et ils se font rabrouer par lui. « Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : ‘Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent.’ Jésus répondit : ‘Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas aussitôt après, parler mal de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. »

    Mais il sait bien, en même temps, qu’il ne peut pas se montrer tout de suite à tout le monde. C’est déjà si difficile de se faire comprendre aux apôtres les plus proches. S’il se montrait ainsi à la foule, elle deviendrait folle, elle en ferait un roi, une idole, dans le sens le plus éloigné du message qu’il vient apporter à l’humanité. Alors il dose ses apparitions et son enseignement : un peu de vérité, un peu d’explications, la vérification progressive qu’on a commencé à le comprendre. Mais il ne peut pas en faire beaucoup plus pour l’instant. Il est d’ailleurs toujours dans ce dilemme de vouloir tout donner, mais de ne pas le faire trop vite car il risque d’accélérer l’heure de la persécution et d’être arrêté dans sa mission avant d’avoir donné l’essentiel. « Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache. »

    Les réactions des apôtres comme de la foule sont en général bien à côté de ce que Jésus aurait voulu. Tous sont stupéfaits, ils ont peur, ils continuent à être bouleversés. La réaction de Pierre à la transfiguration est celle de quelqu’un qui ne sait plus bien ce qu’il dit : « Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : ‘Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.’ De fait il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur. » A leur retour parmi les autres, les trois apôtres vont respecter la consigne de ne rien dire, mais « tout en se demandant ce que voulait dire : ‘ressusciter d’entre les morts.’ » Encore une fois ils n’arrivent pas à comprendre grand-chose. Ensuite on nous montre la foule « stupéfaite » de voir Jésus, avant même qu’il accomplisse son miracle. Plusieurs fois ses disciples interrogent Jésus : ils essayent au moins de comprendre un peu. Mais souvent « ils avaient peur de l’interroger. »

    Mais ce qui est pire que la peur ou l’incompréhension, c’est lorsqu’on croit avoir compris et qu’on fausse complètement le message de Jésus en le détournant de son but, ou pour ses propres intérêts. « Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : ‘De quoi discutiez-vous en chemin ?’ Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. » Là est le point essentiel. L’important n’est pas de connaître Dieu, les esprits mauvais aussi le connaissent bien. L’important c’est d’entrer dans la dynamique de la Trinité, celle de notre vision des quatre verbes : être, accueillir, donner ou se donner et refuser. Tout est là de nouveau. Lorsque les disciples détournent l’amitié de Jésus pour leurs propres ambitions, lorsqu’ils veulent dominer au lieu de servir, tout va être gâché. Et Jésus doit expliquer une fois de plus que qui veut le suivre doit être « le serviteur de tous. » A la suite de Jésus, nous sommes là pour donner notre vie à nos frères et pour les accueillir : se donner et accueillir. Et pas accueillir seulement les personnes les plus capables ou les plus importantes comme le fait normalement la société autour de nous, mais accueillir les plus petits et les plus faibles. « Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa et leur dit : ‘Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé.’ »

    Et pour refuser toute forme de triomphalisme et préparer les disciples à l’épreuve de la croix, Jésus continue à annoncer ce qui va bientôt se passer. « Pourquoi l’Ecriture dit-elle, au sujet du Fils de l’homme, qu’il souffrira beaucoup et sera méprisé ? » « Il les instruisait en disant : ‘Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera.’ » Là Jésus demande un pas de plus à ses disciples et à chacun de nous, c’est le pas de la foi. Croire est, à un moment donné de notre conversion, un véritable saut dans le vide. Car mêmes les miracles les plus évidents ne suffisent pas pour croire. Il faut se jeter entre les bras de Jésus et lui faire confiance, croire qu’après la mort il y aura la résurrection, croire qu’aucun obstacle ne peut résister à sa puissance et à son amour. C’est cela que Jésus met en valeur chez le père du petit enfant possédé par un esprit mauvais. « Si tu y peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous ! » supplie-t-il. « Jésus reprit : ‘Pourquoi dire : ‘Si tu peux.’ ? Tout est possible en faveur de celui qui croit.’ Aussitôt le père s’écria : ‘Je crois ! Viens au secours de mon incroyance !’ »

    La fin de notre chapitre est alors terrible. « Celui qui entrainera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. Et si ta main t’entraine au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied t’entraine au péché, coupe-le… Si ton œil t’entraine au péché, arrache-le... » Je ne vais pas entrer ici dans un commentaire complet de ces phrases célèbres, il y faudrait des pages et des pages. Je note seulement que l’important pour Jésus c’est de sauver ces « petits » qui ont commencé à croire. Jésus est là pour mettre en chaque homme la semence de la foi et de l’amour, cette vie trinitaire qui nous attend. Mais nous sommes tous faibles. Nous avons beaucoup besoin de nous aider les uns et les autres à fortifier cette foi, à croire que Jésus triomphera vraiment de tous les obstacles. Le scandale dont parle ici Jésus indirectement n’est pas je ne sais quelle faute morale en soi, comme on le pense trop souvent, tout ce qui va par exemple contre les dix commandements, mais tout ce qui empêche mes frères de rencontrer Dieu. La cupidité, l’attrait du pouvoir, la domination des plus faibles, la corruption, la haine, la violence et bien d’autres choses encore peuvent être un obstacle qui empêche un homme de bonne volonté de trouver Dieu et surtout lorsque ces attitudes scandaleuses sont vécues par quelqu’un qui a une responsabilité dans la société, ou, pire encore, dans l’Eglise.

    Il y a donc ici une question de responsabilité. Je ne me mets pas à suivre Dieu pour mon bienfait personnel, mais pour toute l’humanité. A partir du jour où j’ai commencé à adopter la lumière du Christ, je deviens un phare pour mes frères, un exemple qui peut les aider à progresser. Si, à un certain moment, j’ai des attitudes qui sont le contraire de cette lumière, ma responsabilité est énorme et c’est à cela que Jésus veut nous faire réfléchir. Il le fait peut-être ici comme on fait peur à un enfant pour lui éviter de tomber dans un piège qui lui ferait du mal. C’est sans doute une forme de pédagogie divine. De là à penser que le pauvre homme qui a été source de scandale pour son frère va finir en enfer… je crois qu’il faut bien revoir ces phrases dans leur contexte. Car on pourrait dire que l’homme qui pèche est à son tour devenu ce « petit », ce « malade » qui a bien besoin du réconfort divin et de la miséricorde de Dieu. Nous sommes tous en cordée, en route vers ce règne de Dieu et rien d’étonnant si nous avons tous besoin les uns des autres, tour à tour, pour aller de l’avant. C’est cela que Jésus nous souhaite à la fin du chapitre : « Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix entre vous. » Jésus n’est pas venu former seulement des hommes forts (pleins de « sel ») capables de le suivre, mais une communauté, une famille. Il a bien dit : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » C’est désormais ce « nous » qui est important et qui rend chacun important en lui-même en communion avec les autres à l’image de cette Trinité qui a commencé à se révéler.

     

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    Perles de la Parole

     

    « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le. » (9,7)

    C’est comme lors du baptême de Jésus au Jourdain. Jésus tient à ce que nous soyons conscients que son Père est toujours là, avec Lui. Jésus est le « Fils bien-aimé du Père ». La Trinité est d’abord une histoire d’amour. Dans n’importe quelle circonstance le Père est présent dans le Fils, avec Lui, près de Lui, il ne fait qu’un avec Lui. Mais le Père est invisible. Il faut le miracle de la transfiguration pour noter enfin sa présence. Nous manque-t-il alors vraiment l’essentiel, dans notre vie de tous les jours, puisque la présence du Père est cachée ? Non, il ne nous manque rien : il suffit d’ « écouter » le Fils, c’est comme si nous écoutions le Père. La vie en Dieu est là tout entière dans l’accueil et dans l’écoute. Comme c’est simple au fond. Le Père ne nous dit pas autre chose. Si nous passions notre journée à écouter Jésus dans notre cœur, dans le cœur de nos frères et sœurs et à suivre ses indications, ses conseils, ses désirs, nous n’aurions plus rien d’autre à faire !

     

    « Pourquoi dire : ‘Si tu peux.’ ? Tout est possible en faveur de celui qui croit. » (9,23)

    « Je crois ! Viens au secours de mon incroyance ! » (9,24)

    Ces deux phrases qui se répondent sont tout un programme. Comme il suffit d’écouter, il suffit aussi de croire. Les mots du paradis ne sont pas compliqués, mais cela ne veut pas dire qu’ils soient faciles à vivre. Chacun est invité à croire. Mais qu’est-ce que croire ? Encore une fois, c’est un des verbes les plus extraordinaires qui soient, si l’on revient à nos verbes de base, accueillir et donner ou se donner. Car croire est tout cela à la fois. Croire en Jésus, c’est l’accueillir de tout son cœur, ce n’est pas d’abord une question de doctrine comme on le dit souvent. L’image traditionnelle du dépôt de la foi peut malheureusement faire de la confusion dans les esprits, car croire veut dire accepter Jésus tout entier sans condition, sans tout comprendre justement, sans tout savoir, sans savoir à l’avance tout ce qui va se passer avec Jésus. Et c’est en même temps se donner à Lui complètement, comme Lui s’est donné à nous et continue à le faire à chaque instant. Croire ne veut pas dire que tout est clair. Croire c’est être un incroyant qui sort à chaque instant de son incroyance. Si nous étions sûrs de tout, si nous étions déjà au paradis avec la vision de Dieu face à face, il n’y aurait plus besoin de croire, nous contemplerions simplement ce paradis comme une évidence devant nous, en nous, autour de nous. Mais nous sommes encore sur la terre et croire, c’est se jeter à l’eau en expérimentant que ce mouvement de confiance la plus grande possible en ce Dieu que nous ne voyons pas encore est déjà une expérience de paradis qui peut grandir chaque jour, mais qui est à recommencer à chaque instant avec une immense persévérance, beaucoup de chutes et de tentations, étapes obligées vers une foi toujours plus forte et plus belle.

     

    « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (9,35)

    La phrase est ici bien claire. Mais que veut dire « vouloir être le premier » ? Si c’est vouloir dominer les autres, être plus forts qu’eux, plus riches, plus puissants, alors l’affirmation de Jésus est bien claire. Il n’y a pas de place au paradis pour ceux qui pensent avant tout à eux-mêmes. Vivre en Dieu, c’est vivre d’abord pour les autres dans cette dynamique trinitaire de la réciprocité où je m’occupe de l’autre de tout mon cœur, sûr qu’en même temps l’autre fait la même chose avec moi et Jésus au milieu de nous, avec le Père et l’Esprit nous emportent dans leur courant d’amour infini. Mais « vouloir être le premier » pourrait aussi être un désir plus noble, être le premier en vertu, en amour, en sainteté, rien de blâmable à première vue. Les apôtres voulaient peut-être être les plus grands avec Jésus pour illuminer l’humanité. Eh bien, même ces désirs, apparemment plus saints que d’autres, n’ont pas vraiment leur place au paradis. C’est toujours la même logique. En Dieu, on ne passe pas son temps à se regarder soi-même. En Dieu, on vit pour servir les autres, pour donner sa vie pour les autres et pour Dieu lui-même, c’est cela être le premier, c’est la plus grande des libérations, car on est finalement libre de l’esclavage de soi-même, on n’a plus qu’à vivre pour les autres et c’est alors qu’on est pleinement réalisé, car la vie de Dieu coule en nous sans plus d’obstacle.

     

    « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. » (9,37)

    Encore une phrase qui est un trésor caché ! Si on prend cette phrase à la lettre, on pourrait se demander s’il n’y a pas une erreur. Car Jésus nous demande d’accueillir « en son nom » cet enfant, ce petit. Et que veut dire accueillir en son nom, sinon prendre la place de Jésus lui-même. Je vais être Jésus qui accueille de tout mon cœur cet être faible que je rencontre et que je peux réconforter, servir, aimer. Mais, en même temps, je découvre soudain que Jésus est aussi présent dans cet enfant, cet être fragile. Alors où est vraiment Jésus ? En moi ou dans cet enfant ? C’est là qu’est le miracle : Jésus est présent des deux côtés à la fois, si l’on peut dire. C’est le miracle de la présence de Jésus au milieu de nous dont parle l’Evangile de Matthieu (Mt 18,20). Jésus est à la fois en moi, dans l’autre et au milieu de nous deux, de nous trois… La Trinité a pénétré en nous et nous avons pénétré dans la Trinité. Il suffit de sortir de soi, d’être Jésus pour l’autre et nous allons trouver Jésus partout. L’aventure vient de commencer et elle ne finira plus jamais.

     

    « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » (9,40)

    Pourquoi la vie de l’Eglise, la communauté des chrétiens, est-elle si compliquée ? Et pourquoi d’abord sommes-nous encore à ce point divisés ? C’est toujours pour la même raison. C’est qu’au lieu de regarder et d’écouter Jésus, de regarder et d’écouter l’autre qui représente Jésus et de donner la vie pour lui, nous n’arrêtons pas de nous comparer les uns aux autres. « Celui-ci n’a rien compris. » « Ceux-ci sont dans l’erreur. » « Celui-là prétend aimer Jésus, mais c’est lui qui divise l’Eglise. » Et, en général, ce sont toujours les autres qui ont tort, bien entendu. Jésus nous a donné de beaux commandements. Au lieu de penser simplement à les mettre en pratique, nous passons notre temps à nous juger les uns et les autres, à nous diviser entre bons et mauvais, à nous prendre pour des maîtres de la loi chargés de mettre une note à chacun comme le jury d’un examen. Et pendant tout ce temps où nous sommes là à juger, à comparer, à critiquer, nous oublions d’aimer, de pardonner, de servir. Il y a peut-être autour de nous des gens en difficulté qui n’arrivent pas à aimer, mais connaissons-nous le fond de leur cœur pour oser les juger ? Pourquoi ne nous mettons-nous pas au service de leur faiblesse, comme certains ont fait avec nous quand nous étions perdus et nous ont remis sur le droit chemin ? Nous qui avons tellement reçu, qu’attendons-nous pour donner aux autres à notre tour ? Si chacun de nous faisait sa part en ce sens, les divisions de l’Eglise se termineraient en un seul jour. Alors, vraiment, qu’attendons-nous ?

     

    « C’est une bonne chose que le sel ; mais si le sel cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa force ? Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix entre vous. » (9,50)

    On peut sans doute trouver beaucoup d’interprétations à la signification du « sel » dans ce chapitre de Marc. Le sel, c’est ce qui donne du goût et en même temps un élément indispensable à la santé. Le sel, ce ne peut être ici que la vie de Dieu en nous et entre nous. Et, pour être conséquents avec cette découverte que nous continuons à faire, pas à pas, à la lecture de l’Evangile, cette découverte du cœur de la vie trinitaire qui est accueil et don dans la réciprocité, ce sel ne pourra pas être autre chose que cette dynamique trinitaire en nous et parmi nous. Notre mentalité occidentale qui tend à l’individualisme a enlevé beaucoup de sel au message du Christ. On nous a formés pendant des générations à un idéal de sainteté qui risquait d’être trop personnel, trop égoïste en fin de compte. Cette petite phrase qui relie le « sel » à « la paix entre nous », n’est-elle pas une confirmation de ce que nous avons trouvé à chaque page de notre Evangile, le lien tellement étroit entre l’amour de Dieu, l’amour du prochain et surtout la réciprocité de cet amour, à l’image de ce que le Père, le Fils et l’Esprit vivent ensemble et pour nous de toute éternité ?

     

     


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